Critiques pour l'événement Tragédies romaines
2 juil. 2018
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Les guerres des trois auront bien lieu.
Trois tragédies shakespeariennes pour le prix d'une. Ivo van Hove nous gâte.
Ou plutôt, il nous gâte à nouveau, puisque ce spectacle a été donné pour la première fois en France en 2008. Avignon s'en souvient encore.

Coriolan. Jules César. Antoine et Cléopâtre.

La patron du Toneelgroep Amsterdam relie les trois pièces de Shakespeare en réduisant habilement les deux premières à l'essentiel et en donnant pratiquement en intégralité la troisième (Il n'y a aucun rajout de texte.)
Van Hove va poursuivre le propos du grand William : ces Romains, pas si fous que cela, ces politiciens dénués de tout scrupules sont mus par des stratégies, des ambitions, des moteurs humains qui sont d'une terrible et brûlante actualité.

L'auteur et le metteur en scène nous disent que rien ne change !

Nous sommes peut-être même au-delà d'une réflexion sur l'actualité : l'épouvantable vision politique qui se dégage de tout ceci serait-elle universelle ? Le pouvoir, la toute-puissance, l'impression d'invulnérabilité et d'intouchabilité révèleront-ils éternellement tous les bas-instincts, tout ce qu'il y a de plus mauvais dans l'être humain ?
Le thème de la mort, mort véritable ou mort politique, sera également omniprésent.

Une réflexion sur l'information, la communication nous sera également proposée, avec des journaux TV résumant différentes actions, différentes batailles, avec des interviews de généraux romains et autres « experts », des précisions historiques, des décomptes avant la mort des principaux protagonistes (325 min avant la mort de Cléopâtre, par exemple), sans oublier des séquences en boucle montrant Macron, Trump, Snowden, Poutine, Assange, El Hassad...

Sur la scène, dans ce centre des congrès aux multiples fauteuils et écrans video, dans lequel les spectateurs qui le souhaitent peuvent s'installer, bouger, se restaurer, les trois mécaniques dramaturgiques vont se dérouler à un rythme effréné.
Du fracas initial de la guerre contre les Volsques (l'entrée en matière surprend tout le monde et scotche chaque spectateur sur son siège) à la toute scène finale, ces presque six heures vont passer à une vitesse folle.

Des pauses permettant des changements de décor à vue permettent notamment aux spectateurs de live-twitter ce qu'ils voient. Votre serviteur ne s'est d'ailleurs pas fait prier, mes tweets étant à plusieurs reprises affichés sur le journal lumineux défilant. (Je n'étais pas mécontent de mon « Ca manque de porcelaine de Sèvres et de piscine suspendue...)

Nous allons constater à rebours que le style Van Hove était déjà là en 2008 : video embarquée à très bon escient, avec des gros plans essentiels des comédiens, split-screen, utilisation de techniques audiovisuelles élaborées, musiciens jouant en direct, espaces spécifiques à cour et jardin (maquillage, costumes, régie video, bar...), espace dédié à la mort des personnages, bien des parti-pris dramaturgiques que l'on retrouvera dans Les damnés étaient déjà là.

Dans ces histoires de haute et basse politiques, le metteur en scène n'oublie pas pour autant les passions humaines.
Finalement, sans l'amour, la jalousie, l'envie, la haine, la félonie, la violence, la traîtrise, que serait donc la politique ?

A cet égard, les quatorze comédiens du TA sont magnifiques de force, de puissance, de rage et d'émotion.
De grands moments parsèment ces trois-cent-soixante minutes, comme par exemple l'éloge funèbre de Marc-Antoine.

Des comédiennes jouent des rôles masculins, par ce que (dans certains pays tout au moins), des femmes ont un rôle politique de premier plan.
Diffèrent-elles des hommes dans leur approche de la chose publique ? Le metteur en scène semble ne pas le penser !

Mais attention, Ivo van Hove ne juge jamais les personnages. Ce qui l'intéresse, c'est de mettre en avant les obsessions, les relations entre les êtres dans un contexte social donné.

Bien entendu, dès le premier salut, c'est la standing ovation !

A ne pas manquer, avant de quitter la salle, comme un bonus après le générique du film au cinéma sont projetées une multitude de questions à visée philosophique, une foultitude d'interrogations générées par ce que nous venons de voir. Pas de réponses : c'est à nous de nous positionner en matière de démocratie et à la manipulation des masses. A nous de trouver la position de notre propre curseur.

La dernière de ces questions : Les politiques sont-ils des comédiens ?
La boucle est bouclée.

Ivo van Hove, ou le théâtre augmenté, magnifié, sublimé !