Critiques pour l'événement Roméo et Juliette
13 juin 2017
10/10
44
J'ai tout adoré de cette mise en scène.

Du griot à la chambre de Juliette. De ces dialogues revisités où enfin Shakespeare perd sa poussière et son formalisme terrassant. J'ai adoré ces interprétations où tous ces personnages prennent une coloration inédite.
Bravo !
9/10
72
Ma première fois au Français...

J'étais juste devant la scène en place B2, la place où tu ne peux pas dormir si c'est nul et où tu te reçois toute l'énergie positive si c'est bien, c'est la place quitte ou double en fait, mais bon, je suis venue avec ma grand-mère (promis c'est utile pour le reste de la critique), la pièce commence dès le début par nous faire passer ce message très clair "On va pas faire le même Roméo et Juliette que tout le monde" et ça c'est cool, j'avais vraiment peur, n'étant jamais venue, que ce soit du théâtre rasoir ou ce que j'appelle du théâtre pour prof de français qui serait d'un ennuie mortel et très peu innovant mais je me suis bien trompée.

Cette pièce apporte vraiment un bon bol de frais, c'est original et ça fait du bien, les comédiens adorent être là et ils donnent tout ce qu'ils ont, pour avoir été juste à côté de Roméo qui se lamente je peux vous dire que j'ai eu vraiment envie de me lever et de le réconforter, les émotions sont vraiment fortes et trippantes (une émotion trippante: une émotion qui vient des trippes des comédiens et qui arrive miraculesement intact dans tes trippes à toi). Ils ont des beaux corps aussi sur scène, ils se tordent, bougent, souffrent et visuellement ç'est très bien. C'est également très drôle, Mercutio superbement interprété par Pierre-Louis Calixte est très drôle et joue parfaitement avec l'humour vulgaire du personnage qui reste malgré le temps très "choquant" et drôle sur certaines blagues ma grand-mère (vous voyez il suffisait d'attendre un peu) m'a chuchoté "Ah j'aime pas qu'on change le texte de Shakespeare..." mais C'EST le texte de Shakespeare !

Par contre les bémols sont que parfois les acteurs vont trop chercher le rire, le décors n'était pas très bien employé et j'aurais vraiment aimé d'autres scènes de danse...
1 janv. 2017
8/10
90
The Godmother

Pas la peine de s’attarder sur l’histoire, tout le monde connait les amants de Vérone qui, soit dit en passant, sont mari et femme. Pas d’infidélité !

Pas de romantisme non plus dans cette pièce ! Et c’est cela qui m’a plu dans la mise en scène d’Eric Ruf. J’ai redécouvert une tragédie, vivante, forte et concrète. Roméo est un jeune damoiseau, sans prétention, instable et fougueux. Juliette est une jeune fille, vibrante de vie, déterminée et passionnée. En somme, deux adolescents comme nous pouvons en rencontrer dans les rues de nos jours. Et qui meurent bien jeune faute de l’entendement de l’être humain. Cela n’ont plus n’a pas changé 400 ans plus tard.

Le Français, une fois de plus, m’a conquise. Jeremy Lopez et Suliane Brahim ravissent la scène, Serge Bagdassarian, lui, l’enchante (intro inoubliable).

Un petit bémol tout de fois pour certains des comédiens incompréhensibles, l’articulation et rire ne font pas bon ménage.
1 oct. 2016
9/10
121
Je me souviens d’un acteur montant Les Fourberies de Scapin simplement, classiquement, et répondant à un journaliste qui lui demandait comment il avait dépoussiéré Molière : « Ce n’est pas la peine puisque Molière n’a pas de poussière sur le dos. » C’est à mon avis le parti pris d’Éric Ruf lorsqu’il monte ce Roméo et Juliette sur la scène du Français.

Oubliés, les a priori sur ce couple phare du théâtre, pourtant si peu monté dans le premier théâtre de France. Pas de petits oiseaux qui chantent, de soleil éclatant et de belles roses rouges pour enjoliver l’amour de Roméo et Juliette : ils le vivront au milieu d’une Italie ravagée par la violence ; mais l’amour, le vrai, celui qui naît de rien et qui survit à tout, cet amour simplement passionné est aveugle…

Dois-je réellement résumer Roméo et Juliette ? Certainement. Car si vous connaissez les noms des amants Shakespeariens, peut-être avez-vous raté les fioritures qui les entourent. S’il est vrai qu’ils tombent amoureux au premier regard, la violence est là, tout au long de la pièce. Les agressions, les querelles de rue, la tension sous-jacente se fait sentir. Les Montaigu et les Capulet ne peuvent se voir, et les rues trop calmes deviennent dangereuses lorsque des membres de chaque clan s’y rencontrent.

Laurent Lafitte, Christian Gonon et Pierre Louis-Calixte défendent avec brio leurs partitions respectives de Benvolio, Tybalt et Mercutio, nos trois brigands principaux des deux familles, ceux qui seront là lors des querelles, que ce soit pour les livrer ou les calmer. Mais ce soir-là, malgré le désir de Ruf de replacer Roméo et Juliette dans ce contexte violent, je n’avais d’yeux que pour nos jeunes tourtereaux. Je vois ce qu’il se passe, j’en ai conscience, mais ce n’est pas ce que j’ai envie de suivre, ce soir. J’accuserais une traduction un peu datée de l’oeuvre de Shakespeare, qui m’empêche d’être pleinement prise dans ces scènes de rue qui me parlent finalement peu. Mais une telle traduction ne peut porter atteinte à des scènes d’amour, intemporelles. Voilà pourquoi ce que je retiendrai essentiellement de ce spectacle sera son Roméo et sa Juliette.

On connaît tous la fin du spectacle. On sait. Mais comme dans toutes les mises en scène réussies, on oublie. Ça me rappelle Diplomatie : quand bien même on est au courant que Paris sera sauvé au final, on ne peut que douter 2h durant. Ici pas de doute possible : ces deux là sont faits pour s’aimer et la vie ne pourra que leur accorder ce plaisir. La mise en scène de Ruf est vivifiante : le spectacle s’ouvre sur la voix inimitable de Serge Bagdassarian qui nous entraînerait sans problème sur la scène aux côtés des autres comédiens qui s’y trémoussent déjà. C’est la fête, et durant ce spectacle, on célèbre la vie, la jeunesse et l’amour.

Il y a quelque temps, je parlais de ma préférence en l’être plutôt qu’en le jeu. Je reconnais trop Claude Mathieu derrière la Nourrice, qu’elle n’a pas su composer aussi bien que Mairesse dans la mise en scène de Briançon il y a quelques années. J’aperçois encore Danièle Lebrun derrière les traits de Lady Capulet ; je distingue même les contours de Didier Sandre derrière Capulet, mais peut-être est-ce à cause de ses légers problèmes de prononciations ce soir-là, qui me font revenir à l’acteur et m’éloignent du personnage. Mais je tire mon chapeau à Serge Bagdassarian et Bakary Sangaré, ces Frères tout à fait complémentaires, dont la douceur de l’un équilibre l’entrain de l’autre, et qui confèrent à ces personnages un altruisme, une présence, et une importance qu’on ne leur accorde pas toujours suffisamment. Comment ne pas citer également Michel Favory, dont le Prince devient presque un personnage principal tant son humanité, à travers ses rares paroles, parvient à nous toucher. Lorsqu’il parle, le respect est là. Et le silence, religieux.

Du côté des plus jeunes, j’ai rarement vu une interprétation telle que celle délivrée par Jérémy Lopez et Suliane Brahim. Je ne peux que les citer ensemble, car ils ne sont que par leur jeu commun. L’évidence même, au premier regard, pour eux comme pour nous. Chez lui, des allures de mauvais garçon, un peu bourru, qui disparaissent vite pour laisser place à l’amour fou, le premier amour, le vrai, celui qui dévore. On comprend vite qu’il y a une certaine fragilité en lui. Il n’y a plus qu’elle, il l’aime à la manière des hommes, avec cette légère possessivité, cette fierté sans jalousie. Au-delà de l’amour qu’il lui porte, on descelle également un léger orgueil d’être aimé. Chez elle, l’innocence et l’insouciance laissent vite place à un amour entier, qui semble prêt à mûrir plus rapidement que celui de Roméo. Il n’y a plus que lui, mais elle l’aime à la manière des femmes, cet amour prêt à tout donner pour combler l’autre. Juliette est forte, sûrement plus que Roméo. Ou peut-être aime-t-elle comme j’ai aimé, moi aussi, au début. Peut-être y ai-je vu inconsciemment la Juliette que j’ai pu être. Quoi qu’il en soit, voilà un je qui a merveilleusement marché sur moi. Lorsqu’ils sont tous les deux sur scène, quelque chose se passe, indéniablement. Un lien, un sentiment, une émotion traverse la salle au son d’un mot, ou simplement lors d’un regard. C’est puissant et pourtant simple, c’est beau et si commun, aussi passionnel que l’amour des débuts. Roméo et Juliette, une passion dosée dans les règles de l’art.

Je dois encore ajouter quelque chose : heureusement qu’Éric Ruf, qui a ôté son costume de comédien, a gardé celui de metteur en scène, ou plutôt devrais-je dire : de scénographe. Il y a en effet de très belles scènes dans ce spectacle, qui marquent visuellement quand les mots touchent moins qu’ils ne devraient ; comme ces lumières très belles tout au long de la pièce. Je mentionnerai également une scène du balcon particulière, aussi vertigineuse pour Juliette que son amour l’est pour Roméo. Enfin, cette clôture très solennelle du spectacle, lors de laquelle les corps morts sont debout, habillés de leur plus belle tenues, les rendant presque plus beaux encore que de leurs vivants.

Ce couple là, on ne l’oubliera pas.
10 sept. 2016
9/10
59
Pour assister à ce Romeo et Juliette, il faut avant tout se départir de tout cliché, tout poncif entourant cette tragédie romantique. L’un des mythes les plus connus, et paradoxalement l’une des pièces les moins jouées de ce cher William. Sans doute les metteurs en scène craignent-ils de se trouver embourbés sous les couches successives de ces fameux clichés.

La vraie bonne surprise : Eric Ruf réussit à donner une lecture totalement nouvelle de cette histoire « archi-connue ». Le parti pris de déplacer l’intrigue dans la Sicile des années 30 fonctionne à merveille. Dès les premiers instants, on est saisi par la chaleur, la langueur, la douce apesanteur de cette contrée. Et surtout, on plonge pendant toute la première partie dans une infinie légèreté. Comme par magie, Eric Ruf nous fait oublier l’imminence du drame.

Tout d’abord on écoute, charmé, une voix : celle qui nous permet de reconnaître un Serge Bagdassarian physiquement transformé, au jeu toujours aussi brillant. Puis on assiste, ravi, à la préparation de la fête chez le couple Capulet formé d’une facétieuse Danièle Lebrun et d’un formidable Didier Sandre. Et puis, au plus fort de la fête, au détour d’une réjouissante farandole, on assiste médusé au coup de foudre qui conduira Roméo et Juliette au tombeau. Les scènes entre ces deux-là sont d’une justesse, d’une simplicité, d’une évidence, d’une sobriété qui les rendent d’autant plus émouvantes. A l’image de ce premier rendez-vous que nous propose Eric Ruf : la lumineuse, solaire, aérienne, lyrique, sublime Suliane Brahim est à quelques mètres au-dessus d’un Jérémy Lopez troublant de vérité, authentique et captivant.

Puis vient le drame, d’autant plus brutal que la grâce des scènes précédentes l’avait gommé de nos mémoires. Le sang appelle le sang, la vengeance et la haine reprennent leurs droits, et l’histoire, hélas, se termine telle qu’elle a toujours été contée…
2 mars 2016
8,5/10
185
La tragédie shakespearienne a longtemps été cantonnée à son premier degré de romantisme, d’exaltation amoureuse et de tendresse adolescente contrariée. Eric Ruf offre ici une vision plus âpre, dénuée de la niaiserie trop souvent appliquée à la pièce. Dans un décor imposant, tout en façades immenses grises et blanches, il nous transporte dans une Italie du Sud d’entre-deux guerres, une Italie pauvre mais féconde en passions, faite de bals populaires et de d’altercations enflammées.

La scénographie léchée, à la beauté crépusculaire, sert d’écrin à une histoire dépoussiérée et revisitée. Les costumes de Christian Lacroix classiques au début (costumes pour les hommes, robes légères pour les femmes, avec un côté légèrement années folles) laissent éclater la magnificence du couturier dans le tableau final où les morts (debout contre les murs) sont drapés dans des costumes opulents et lourds, rappelant le faste disparu d’une époque révolue.

Beaucoup de rires viennent rajeunir la pièce, tout comme les chansons italiennes, gaies, enjouées, ou les chorégraphies entamées par cette jeunesse italienne (notamment celle de Jeremy Lopez, Laurent Laffitte, Pierre-Louis Calixte avant le bal des Capulet). Une jeunesse fougueuse et entière, vivante et passionnée, où les corps s’enflamment autant que les rires. Ici, Juliette est vive, insolente, intrépide. Romeo est plus effacé quand il la rencontre, il incarne une certaine vulnérabilité masculine, lui l’amoureux compulsif qui, dès qu’il aperçoit Juliette, est dépossédé de tout et possédé par Juliette.

Suliane Brahim et Jeremy Lopez disparaissent derrière leurs personnages ; leur maîtrise parfaite du jeu évite aux élans impulsifs, dévorants des amants de sombrer dans l’exaltation caricaturale. En équilibristes aguerris, ils oscillent parfaitement entre fougue, urgence, peur et désespoir. A leurs côtés, une équipe en osmose : Serge Bagdassarian, transformé, est comme toujours formidable en frère Laurent. Il ouvre d’ailleurs la pièce et le bal dans une chanson italienne joyeuse et entraînante, donnant ainsi le ton de la pièce dès le début. Claude Matthieu (la nourrice), Didier Sandre (Capulet), Eliot Jenicot (Pâris) et les autres forment une troupe joyeuse, concentrée, qui vit la pièce, s’oublie, s’investit. Une équipe dirigée avec brio par Eric Ruf qui signe là une version concentrée sur l’essentiel : la fougue, l’urgence de s’aimer, de se donner.
25 févr. 2016
8/10
170
Un coup de fraîcheur pour cette pièce !

Adapter Roméo et Juliette n'est pas chose facile, et Eric Ruf a réussi le défi en adoptant un regard décalé sur cette pièce. On est loin du cliché de l'amourette tragique, ici l'humour apporte un vrai plus.

Il manque juste, à mon goût, un peu de la violence inhérente à la lutte entre les Capulet et les Montaigu.
18 févr. 2016
9/10
180
Encore du Shakespeare !

Après Hamlet, Le Roi Lear, Richard III, plus que jamais, Shakespeare illumine notre année de théâtre ! Et quelle modernité !

La mise en scène d'Eric Ruf donne un souffle très italien à cette version, qui n'est pas sans rappeler par moments les plus grandes scènes du Parrain.

Notamment la scène d'ouverture où le grand Serge Bagdassarian chante sur une place en liesse et à l'atmosphère tendue, augurant les drames à venir. J'avoue ne pas être un grand fan de cette pièce, mais cette magnifique version me l'a fait voir sous un jour nouveau. Un drame moderne, universel et terriblement humain.

Le grand (oui, c'est déjà un grand !) Jeremy Lopez donne à ce Romeo ce côté humain universel au rôle, loin des bellâtres habituels, rendant la pièce infiniment proche de nous. Le reste de la distribution est exceptionnel également.

Suliane Brahim est une Juliette particulièrement remarquable. Et toujours ce plaisir de retrouver Pierre-Louis Calixte magnétique ! Ne vous privez pas d'un tel plaisir !
14 janv. 2016
9/10
70
Si Roméo et Juliette, œuvre de jeunesse, est sans aucun doute la pièce la plus célèbre de Shakespeare, nous la redécouvrons ici sous un nouveau regard qui libère d’un romantisme pesant et niais qui transparait d’habitude dans l’œuvre. Ici, c’est la pureté qui domine.

Eric Ruf s’appuie sur la traduction quelque peu datée de François-Victor Hugo pour revisiter le mythe. Avant même que le rideau ne se lève, le très charismatique Bakary Sangaré apparaît. Le chœur initial cède ici la place à un conteur qui, telle une prophétie, nous rappellera que l’histoire ne peut que mal finir pour les deux familles « égales en dignité dans Vérone » mais surtout pour « les deux amoureux aux étoiles contraires » dont « la fin malencontreuse et lamentable » ensevelira dans la mort les querelles de leur famille. S’ouvre alors l’intrigue, dans une ambiance de bal populaire où Serge Bagdassarian fait résonner sa voix sur la place du village avant que la fête ne soit troublée par d’ancestrales haines familiales.

En effet, la pièce oppose deux clans ennemis : les Montaigu et les Capulet. Sur un air rital et au premier regard, Roméo tombera follement amoureux de Juliette dont le suicide clôturera la pièce, faisant l’impasse sur la scène de réconciliation entre les deux familles.
Il est indéniable que l’histoire est connue de tous. Ici, elle vaut nous seulement pour son approche différente de l’œuvre mais également pour sa scénographie magistrale avec ses hauts murs coulissants et sa distribution impeccable où chacun se montre convaincant et très à l’aise. Nous ne nierons pas l’évidence : Jérémy Lopez et Suliane Brahim n’ont plus vraiment l’âge de leur rôle et pourtant, ils sont épatants. Ils incarnent, ensemble, la fougue, la jeunesse et la passion en endossant le rôle des amants de Vérone. Lui, est un Roméo mélancolique qui traîne dans les rues de Vérone une sorte de mal de vivre, convaincu que « l’amour est une fumée de soupir » tandis qu’elle, est l’incarnation idéale de la candeur enfantine. Elle est incroyable dans la vertigineuse scène du balcon, où, debout sur l’étroite corniche d’une fenêtre, elle se lamente et s’interroge : « Roméo, pourquoi donc es-tu Roméo ? ». Il faut avouer que plus d’une fois nous avons frémi à l’idée qu’elle tombe de cette minuscule plateforme mais elle poursuivra sans ciller sa longue tirade, souhaitant « être parfaite » et effacer ce qu’elle a dit lorsqu’elle s’aperçoit que son soupirant est au pied de sa « tour d’ivoire ». Elle est dans la même justesse lorsqu’elle doute de façon poignante sur les conséquences de son administration du contenu de la fiole remise par frère Laurent.

Notons également la scène dans le tombeau où Juliette est accrochée au mur, telle une momie égyptienne, sublime dans les remarquables costumes signés Christian Lacroix. C’est beau et parfaitement dosé, sans superflu. Autour du couple, nous retrouvons avec délice Laurent Lafitte dans le rôle de Benvolio et Pierre-Louis Calixte dans celui de Mercutio. C’est ce dernier qui, par sa mort, fera basculer l’intrigue en défendant jusqu’à son dernier souffle l’honneur des Montaigu et de son cousin Roméo, sonnant ainsi la perte de l’innocence générale qui attisera un fort désir de vengeance. Claude Mathieu est une nourrice dévouée, bienveillante, drôle et tendre tandis que Danièle Lebrun incarne une Lady Capulet distanciée alors que son mari, excellent Didier Sandre, révèle une double personnalité, à la fois paternel aimant et hystérique, dans une scène mémorable où il injurie sa fille qui refuse la main de Pâris.

Dans des répliques blessantes, le langage contemporain agit comme une lame de couteau dans sa bouche. Serge Bagdassarian, en plus d’être bon chanteur, est un frère Laurent sensible au côté de Bakary Sangaré en frère Jean très en retrait. Enfin, Michel Favory (le Prince), Christian Gonon (Tybalt), Elliot Jenicot (Pâris) ainsi que les élèves-comédiens complètent cette formidable distribution.

Eric Ruf nous replonge avec délectation dans le drame shakespearien sans s’engluer dans la mièvrerie plombante et le romantisme guimauve, dans le sens romanesque du terme, passionnel mais écrasant, empreint de clichés tenaces dont souffre l’œuvre. Il ne conserve qu’une histoire d’amour intemporelle, belle et touchante. Au contraire, il distille des notes drôles et joyeuses sans que jamais la comédie n’éclipse le drame qui couve. Les deux pans s’articulent de manière fluide et cohérente en sublimant la tragédie. Nous sortons enchantés au plus haut point par ce Roméo et Juliette captivant et épuré dans la Sicile des années 30 où une « tempête souffle des vents contraires » et apporte la mort en cadeau nuptial.
12 déc. 2015
8,5/10
191
Étonnant quand on y pense.

Le Français n’avait pas monté Roméo et Juliette depuis plus de soixante ans. Éric Ruf s’est longuement interrogé sur les raisons de cette désertion apparemment inexplicable. Bien décidé à dépoussiérer les clichés (souvent mièvres) qui collent à la peau de cette pièce culte, l’administrateur général opère une désacralisation généralisée du mythe des amants de Vérone. Plutôt que de calquer une image stéréotypée et préconçue, Ruf revient à une forme de genèse vierge et exalte la simplicité évidente de l’amour malgré les guerres claniques. Avec une distribution de « gueules », il livre une version racée et authentique de la tragédie shakespearienne.

Salle Richelieu, on est loin du faste doré et capiteux habituellement dévolu à la pièce du grand Will. Signée par le patron des lieux en personne, la scénographie nous plonge davantage dans un champ de ruines, vestiges d’une fête désenchantée. Pas de palace ici mais un immense décorum à la blancheur douteuse, lieu de rendez-vous et de rixes sordides (les nobles évoluent même dans des toilettes poisseuses et carcérales). La couleur terne est donnée d’emblée, les forces en présence constituent des êtres intermédiaires, des nantis victimes d’un déclassement brutal et sans appel.

Cette volonté de restituer un entre-deux, aussi bien historique (nous sommes sûrement dans les années 30-50, ambiance mafioso et dolce vita façon Audrey Hepburn dans Vacances romaines) que social met en lumière la profonde humanité du drame. Roméo et Juliette, avant d’avoir été transformés en archétypes, sont des êtres humains pris dans les tourbillons délicieux et incontrôlables du coup de foudre. Ruf a délibérément opté pour deux rôles éponymes inattendus. D’un côté, la brunette Suliane Brahim se révèle à croquer en nymphe faussement prude, ravissante dans ses multiples robes rehaussées d’un serre-tête fleuri. Sans jamais verser dans la niaiserie, elle délivre plutôt une candeur mutine et une maturité enfantine. De l’autre côté, le bondissant Jérêmy Lopez accède enfin à son premier grand rôle à la Comédie-Française. Habitué aux emplois comiques de trublions, le jeune moustachu prouve qu’il en a sous le capot : s’il conserve toujours sa maladresse attachante et son impétuosité, il sait également manifester la profondeur d’un cœur simple débordé par la passion. Si le pari semblait risqué sur le papier, le résultat sur scène en vaut la chandelle.

Si le tandem séduit, le reste du casting imposant n’est pas en reste. Un petit mot pour chacun : Claude Mathieu se fait plaisir en nourrice un peu autoritaire et beaucoup dévouée à sa jeune maîtresse ; Danièle Lebrun se surpasse en Lady Capulet survoltée. Serge Bagdassarian, physiquement méconnaissable, incarne avec bonhomie la voix de la sagesse de Frère Laurent ; Laurent Lafitte et Pierre-Louis Calixte des cousins de Roméo fiévreux et déconneurs (irrésistible numéro de music-hall) ; Didier Sandre se montre très élastique en Capulet fêtard et taquin, hilarant en costume de soubrette mais également colérique et injuste à souhait. Dans sa direction d’acteurs, Ruf parvient donc à naviguer aisément du rire au tragique dans un mouvement fluide.

Pour sa première mise en scène en tant que directeur du Français, Éric Ruf frappe fort avec cette mouture si proche de nous, d’une brutalité exaltée, négociant parfaitement les virages sentimentaux et comiques ; nerveux et apaisés. Malgré la traduction indigeste de François-Victor Hugo, on reçoit la tragédie intemporelle de Shakespeare avec une force vivace. De la belle ouvrage et un joli succès en perspective.
12 déc. 2015
10/10
330
De mon dernier Shakespeare (le roi Lear, théâtre de la Ville : 3h45 de noirceur et de folie dans une langue fastidieuse), je n’avais pas gardé un très bon souvenir.

Aussi, malgré ma passion pour la Comédie Française, je rechignais un peu à me taper le grand classique de « Roméo et Juliette ». J’avais tort car bien que connaissant comme tout un chacun le mythe, je n’avais pourtant jamais vu la pièce… Et j’ai tout simplement adoré !

Loin de mes préjugés face à cet « incontournable », j’ai découvert un Shakespeare très abordable, incroyablement comique et très bon conteur. Eric Ruf, administrateur général et metteur en scène de la pièce a réussi le pari d’un spectacle grand public qui déjoue l’imaginaire collectif lévitant autour de la pièce, faisant ainsi honneur à la mission du Français d’apporter la culture au plus grand nombre. La troupe joue avec le spectateur pour lui raconter ce conte dans une Vérone intemporelle et à l’image de ce que suscite Shakespeare depuis des siècles dans le cœur des hommes. La troupe joue aussi pour elle-même, pour le plaisir d’être sur scène et la complicité entre les acteurs élève chaque jeu individuel à quelque chose de plus grand. C’est un Serge Bagdassarian très en forme qui nous fait la sérénade en italien, un Laurent Laffitte et un Pierre-Louis Calixte parfaits en bagarreurs au sang chaud, un Didier Sandre gesticulant à souhait, un Bakary Sangaré très convaincant en conteur à la voix grave, un Jérémy Lopez en vilain garçon touché des sentiments les plus beaux et une Suliane Brahim aussi gracile en jeune première que candide en jeune premier (cf rôle Lucrèce Borgia).

Ce qu’il y a de génial dans cette pièce et que j’ai découvert dans le texte, c’est la manière dont Shakespeare tourne sans cesse en dérision ces deux personnages principaux et le tragique insoutenable de leur histoire. Campés et aveuglés dans leur noblesse, dans la pureté et la profondeur de leurs sentiments, Roméo et Juliette sont comme deux protagonistes qui se seraient trompés de pièce. En effet tout autour d’eux n’est que comique, que situation absurde (comme la scène où le père de Juliette, Didier Sandre, s’emporte à son refus de se marier avec Pâris). Il y a deux univers, deux lectures parallèles de la pièce qui se mélangent et se nourrissent pour le plus grand bonheur de la salle, qui rit de très bon coeur.

Magnifique également de voir Eric Ruf tapis, debout 2h durant dans un coin de la salle, comme un gamin épiant un film qu’on lui aurait interdit de regarder trop tard, magnifique de le voir rire et se délecter du travail de ses collègues, prendre plaisir lui aussi à être dans la salle.

Un très beau moment de partage qui en réconcilierait plus d’un avec le répertoire classique !!