Critiques pour l'événement Plaidoiries
23 nov. 2018
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Plaidoiries est sans conteste un spectacle intéressant mais qui pêche cependant par une certaine faiblesse de mise en scène. Du coup tout repose sur le comédien qui n’était pas forcément en totale pleine forme le soir où je l’ai vu. J’étais accompagnée d’un avocat qui a debriefé la soirée de manière critique et qui m’a influencée.

J’ajouterai que ce spectacle aurait mérité un "prologue" expliquant la sélection des plaidoiries qui toutes sont assez anciennes et s’inscrivent donc dans un contexte socio-historique particulier. Malgré cela c’est un des spectacles que je conseillerai.

L'affiche frappe. Elle a le mérite de semer le doute sur l'issue de chaque plaidoirie qui peut conduire au succès comme à l'échec.

Il faut savoir, et le public l'ignore sans doute, que si les avocats préparent leur intervention ils rédigent très rarement leur plaidoirie à l'avance. Leur prestation est improvisée, prononcée devant un auditoire somme toute réduit, et il n'en subsiste ensuite aucune trace qu'un souvenir volatile chez ceux qui y ont assisté.

C'est cette empreinte que Matthieu Aron, chroniqueur judiciaire depuis vingt ans, spécialisé dans la couverture des grandes enquêtes criminelles et judiciaires. et aujourd'hui chef du service Politique/Justice de France Info, a voulu retenir en publiant Les grandes plaidoiries des ténors du barreau.

Il a composé l'ouvrage à partir de ses notes audience, en bénéficiant parfois aussi de notes de ses confrères ou de trames que les avocats ont bien voulu lui confier après coup ou, et c'est plus rare, d'un compte-rendu sténographiques. Il a retravaillé l'ensemble et -c'est important de le souligner- a fait valider chaque texte par l'avocat concerné. Au final ce sont 25 procès qu'il a fait revivre, parmi lesquels Richard Berry et son metteur en scène Eric Théobald ont retenu 5 procès majeurs des cinquante dernières années, sans chercher le sensationnel (l'affaire Grégory est occultée) en s'attachant à ceux qui mettent le plus en cause la société et qui l'ont fait évoluer. Et Richard Berry plaide alternativement pour des accusés et pour des parties civiles parce que dans la vie il en est ainsi. Aucun avocat n'est spécialisé d'un coté ou de l'autre.

On peut donc considérer que le texte de la pièce est très proche de ce qui fut réellement dit aux procès. Et, à l'instar de ce qui se déroule en cour d'assises, les spectateurs n'ont pas accès aux dossiers et se font une opinion uniquement sur ce qu'ils entendent. A ceci près que la société a effectivement évolué depuis les faits et que ces procès échappent à la rationalité, à l'exception peut-être de celui de Marie-Claire Chevalier, la jeune fille jugée pour avoir avorté consécutivement à un viol, défendue à Bobigny en 1972 par Maître Gisèle Halimi. L'argument de demander le droit à disposer de son corps aura été entendu. Il faut dire que la moitié de l'humanité, les femmes, s'était mis en marche. La jeune fille ne sera condamnée que symboliquement à 500 francs d'amende avec sursis. L'annonce du verdict, à la fin du spectacle, provoque d'énormes applaudissements en faveur de Richard Berry.

Il m'a semblé que personne dans la salle n'aurait prononcé aujourd'hui autre chose que la relaxe, ce qui n'était évidemment pas gagné d'avance à l'époque du procès.

C'est avec cette affaire que le spectacle s'achève, de manière sans doute consensuelle et en quelque sorte positive. J'ai trouvé l'interprétation de Richard Berry excellente mais nécessairement minorée en ce sens qu'il est un homme et qu'il ne faut pas oublier que c'est une femme qui s'adressait à des jurés, tous des hommes. Gisèle Halimi n'avait que 45 ans, n'était alors pas connue, alors que Richard Berry a 68 ans et jouit d'une forte notoriété. Le rapport de forces n'est pas le même.

Le plateau est nu au début de la pièce, juste occupé par une barre d'audience. Richard Berry entre sur des bruits de claquement de porte. Il enfile et boutonne la robe noire. L'essentiel de l'affaire est résumé en lettres qui sur-titre le fonds de scène.

Le spectacle démarre sur une autre affaire de femme, l'histoire de Véronique Courjault où, pour la première fois, on jugeait les conséquences d'un déni de grossesse. En 2006. Monsieur Courjault qui travaille en Corée est seul, ouvre le congélateur familial et y découvre deux corps de bébés. L'analyse ADN révélera que ce sont ses enfants. Trois ont péris dont un brûlé. Pour moi ce n'était pas des êtres humains, dira Véronique.

En juin 2009, Maître Henri Leclerc, fera une plaidoirie habile : Je ne vous demanderai pas l'acquittement de ma cliente. Elle a tué. Mais ce n'est pas un monstre. C'est une femme qui souffre et qu'il faut soutenir. Alors je vous demande l'impossible parce que l'impossible me parait juste.

La rationalité disparaissait face à une personnalité difficile à saisir. Et c'est fort astucieusement que le metteur en scène montre l'accusée en photo, où elle apparaît hallucinée, tétanisée, désemparée. Richard Berry est convaincant comme le fut sans doute possible l'avocat. Le jury est composé de 7 hommes et 2 femmes. Véronique encourt la perpétuité. L'humanité du raisonnement, s'appuyant sur le besoin que ses deux enfants ont besoin d'elle, aboutira le 18 juin 2009 à seulement 8 ans de prison assortis d'une thérapie. La liberté conditionnelle lui sera accordée un an plus tard. Elle aura donc passé un peu moins de quatre ans en prison.

On enchaine avec le procès de Maurice Papon, ex-ministre du budget du gouvernement de Raymond Barre, qui est le plus long de l'histoire de France et le bref résumé est bouleversant à la vue du défilé des noms des victimes sur le visage de l'accusé. Il a duré 6 mois et il est bien difficilement retraçante en une vingtaine de minutes. Il est accusé de crimes contre l'humanité concernant des actes d'arrestation et de séquestration, lors de l'organisation de la déportation des Juifs de la région bordelaise vers le camp de Drancy, d'où ils sont ensuite acheminés vers le camp d'extermination d'Auschwitz, commis quand il était secrétaire général de la préfecture de Gironde, entre 1942 et 1944, sous l'occupation de la France par les forces armées du Troisième Reich.

Toutes les plaidoiries sont reproduites dans le livre. Notamment celle d'Arno Klarsfeld qui a gagné sa célébrité en défendant les familles des victimes. Cependant le metteur en scène a retenu la dernière des parties civiles, juste avant la défense, celle de Maitre Michel Zaoui, sans doute moins connue, mais qui présente l'intérêt d'avoir en quelque sorte anticipé les arguments de la défense, dont la plaidoirie durera trois jours, oui, trois jours,

Maitre Zaoui est le 40 ème avocat des parties civiles. Il argumente en démontrant que dans les affaires criminelles "ordinaires" on a deux personnes qui se font face, l'une tuant l'autre, mais que dans ce qu'il appelle "le crime de bureau", qu'il désigne aussi sous le terme de "crime administratif" il n'y a aucune promiscuité entre le criminel et ses victimes qui vont à la rencontre de leur destin. Quand des administrations participent de cela il faudrait que la responsabilité de l'issue finale ne soit pas imputée seulement à ceux qui ont décidé de la solution finale mais qu'elle soit partagée par tous les rouages ayant participé à ce crime massif. Il a donc démontré combien Maurice Papon était "complice" des nazis et c'est bien pour complicité de crime contre l'humanité que la cour d'assise de Bordeaux a condamné Maurice Papon à dix ans de réclusion en 1990.

On remonte encore dans le temps avec un procès qui fit date, celui de l'affaire Christian Ranucci, accusé d'avoir enlevé et tué une petite fille en 1974 et qui fut condamné à mort et exécuté le 28 juillet 1976 ... mais les jeunes générations ne s'en souviennent pas, malgré le film de Michel Drach, Le pull-over rouge, qui tenta d'immortaliser l'affaire et de démontrer l'erreur judiciaire. Le spectacle nous fait revivre la plaidoirie mémorable de Maitre Paul Lombard pour tenter d’éviter la peine de mort à son client qui certes avoua, mais se rétracta et ne cessa de clamer son innocence. Il tente d'attendrir les jurés en admettant que son client s’est mal comporté à l’audience, mais sans succès.

Le procès s'ouvre le 9 mars 1976 à Aix-en-Provence dans une atmosphère survoltée de haine. Il ne dure que deux jours. Ranucci se défend mal. Il est condamné à mort malgré les doutes et les pistes inexplorées mais sans doute sous de l'influence l'opinion publique. Mais la graine est semée et on attendra 1981 pour voir enfin son abolition. Le jeune homme de 22 ans fut l’antépénultième guillotiné par la justice française. L'éloquence ne gagne pas à tous les coups. Il faut dire qu'en face, la partie civile était défendu par un autre ténor, Maitre Collard. Patrick Henry défendu en janvier 1977 par Robert Badinter pour le meurtre (avéré) du petit Philippe Bertrand, échappera à la peine capitale.

On revient à la partie civile avec une affaire beaucoup plus récente, de Maître Jean-Pierre Mignard, qui se déroulait à Clichy-sous-Bois où 2 jeunes adolescents, Zyed Benna et Bouna Traoré, morts électrocutés dans un poste électrique pour avoir tenté d’échapper à un contrôle de police.

Pendant dix ans deux ténors du barreau et deux version antagonistes des faits n'ont cessé de s'affronter. L'affaire s'est conclue sans condamnation. Maître Jean-Pierre Mignard, avocat des familles ne convaincra pas les jurés malgré une brillante plaidoirie pointant que l'honneur de l'Etat était dans la main des juges. Il s'agissait de condamner la discrimination entre ceux qui ont droit aux alertes des policier et qui sont prévenus du danger du site et les adolescents qui ne le sont pas. L'avocat ne sera pas suivi. Les deux policiers accusés de non assistance à personne en danger seront relaxés.

A la différence du comédien l'homme de loi est auteur et acteur et il s'agit toujours de convaincre une audience. Si le comédien peut par son talent y parvenir presque à coup sûr, les choses sont différentes dans la réalité et le spectacle le démontre à la perfection. Il est probable que les spectateurs, après avoir entendu Richard Berry, auraient acquitté Christian Ranucci, mais les choses ne se sont pas terminées de cette manière.

La question de la justice nous concerne tous et il est salutaire de lever le voile sur certains procès en entrouvrant la porte des salles d'audience car le passé éclaire toujours l'avenir. Maitre Lombard a beau reprocher que "l’opinion publique est une prostituée qui ne doit pas rentrer dans les prétoires" c'est bien ce qui se tente souvent. Il suffit de penser au procès de Jacqueline sauvage et à ses développements.

Le spectateur est dans la peau des jurés et se dit tiens j'aurais ... juste avant que le verdict lui soit donné, peut-être un peu trop vite et déjà une nouvelle affaire s'annonce. Il nous manque quelques secondes de repos - j'allais écrire "répit"- entre les deux, de manière à favoriser la réflexion et paradoxalement à installer une tension comparable à celle d'une salle d'audience.

La mise en scène d’Eric Théobald a cependant le mérite d'être simple, en se focalisant sur la prestation de l’avocat. Avec un décor qui n'impose rien, limité à quelques panneaux sur lesquels s'impriment les éléments essentiels à la compréhension de chaque affaire.

Il est question de justice dans un autre spectacle qui est repris en ce moment au Théâtre de l'Oeuvre et que je recommande parce qu'il aborde le thème d'une manière complémentaire. C'est Justice de Samantha Markowic.
5 nov. 2018
7/10
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Comme le choix du metteur en scène, Eric Théobald, a dû être complexe : retenir seulement cinq plaidoiries parmi les vingt-cinq réunies par le journaliste Matthieu Aron dans son livre, Les grandes plaidoiries des ténors du barreau.

Seulement cinq. Cinq plaidoiries tirées de cinq procès ayant marqué les annales judiciaires de ces cinquante dernières années : Véronique Coujault, Maurice Papon, Zyed Benna et Bouna Traoré, Christian Ranucci et enfin l’avortement, à travers les mots de Gisèle Halimi.

Fond de scène drapé de noir, décor résumé à deux pupitres, le caractère intimiste tranche avec l’imposant apparat présent habituellement dans une salle d’audience. Richard Berry est seul. Dès la robe enfilée, on le sent habité par le rôle de l’avocat. Il s’approprie les mots, comme s’il les avait écrits. Son interprétation est impressionnante.

Bien sûr, nous regardons tout cela avec les yeux d’un spectateur de 2018. Aussi, pour profiter pleinement de ces plaidoiries, il n’est pas inintéressant, au préalable, de se plonger dans l’histoire contemporaine française. Retrouver l’ambiance de l’époque concernée et l’état d’esprit qui régnait alors peut aider à mieux comprendre certains mots, certaines positions … certaines sentences.

Hormis ce bémol, Plaidoiries est une pièce intéressante.
21 sept. 2018
7,5/10
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Mise en scène captivante de plaidoiries historiques. Peu d'effets mais bien sentis et à propos.
On ne s'ennuie pas une minute.

Berry que j'attendais au tournant m'a bluffée. Lui que je croyais à tout jamais réduit aux rôles de boulevards sans saveur il a su prouver qu'il est un magnifique comédien.

C'est prenant, bouleversant, instructif, utile.
Une belle réussite tant dans le fond que dans la forme.