Critiques pour l'événement Pierre Ciseaux Papier
28 avr. 2016
2,5/10
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L’affiche était alléchante : à la mise en scène, Laurent Brethome, un jeune metteur en scène bouillonnant et en vue ; à l’écriture, Clémence Weill, une jeune dramaturge auréolée du Grand Prix de littérature dramatique 2014. Pourtant, Pierre. Ciseaux. Papier. ne tient pas toutes ses promesses. Au Rond-Point, malgré une distribution au taquet, l’écriture s’embourbe dans un dispositif pseudo-existentiel et une communication trop dilatée pour éveiller l’intérêt. Rendez-vous manqué.

Lumières rouges, fauteuils pivotants, générique obsédant… Vous ne rêvez pas, « The Voice » au théâtre existe bel et bien. Trêve de plaisanterie, pas de télé-crochet ici mais un jeu de portraits fondé sur l’adéquation ou le décalage entre les a priori et la réalité. Trois cobayes sont désignés pour l’expérience : un cadre en fin de carrière, cynique et pas bien sympathique ; une saxophoniste (qui travaille en fait dans les RH) portée sur les premières phrases et un jeune philosophe souple comme un singe et maniaque des énigmes. Apparemment aucune connexion ne s’établit entre ce trio bien différencié (à part peut-être une propension à la bizarrerie).

Alignés dans leur fauteuil, ces trois zigotos ne vont jamais (ou presque) interagir directement : l’originalité et l’étrangeté de la pièce proviennent de ce système discursif étonnant en mode intériorité/extériorité. On est en face d’un « sujet/complément/interlocuteur ». Les personnages omniscients prennent en charge à tour de rôle le portait minutieux de la psyché de leur voisin. Sur le papier et au début, ce puzzle descriptif séduit et déroute. On se prend à ce jeu de chassé-croisé pointilliste et c’est plutôt rigolo. Au départ.

Perdus dans ce désert
Bien vite cependant, on se heurte à une forme de routine ennuyante : une fois passé les premiers instants de découverte, ces blocs de monologues s’enlisent dans la confusion car ils nécessitent une grande mémoire. Le principe de l’alternance morcelle la narration. Il aurait sans doute fallu tailler plus dans le vif du sujet pour ôter cette impression gênante d’écrasement. Beaucoup trop dense. Beaucoup trop d’informations pour ce Pierre. Ciseaux. Papier. Paradoxalement, en dépit de cette logorrhée, on assiste à un souci rythmique handicapant car plombé par un statisme tenace. À la fin, une dynamique tente de percer à jour par une situation communicationnelle plus « normale » (encore que…), qui invite à reconfigurer les rapports entre les trois personnages mais l’attention s’est fait la malle.

Le pauvre Laurent Brethome fait ce qu’il peut avec qu’il a sous la main. Dans une configuration simple et minimaliste très efficace, il porte l’accent sur sa direction d’acteurs. Heureusement qu’il s’est bien entouré car la soirée aurait été bien éprouvante sinon. Julie Recoing évoque la malice énigmatique de la chenille d’Alice au pays des merveilles ; le jeune Thomas Rortais est à suivre de très près en chien fou agaçant et Benoît Guibert campe à merveille le cadre fat en situation de burn-out.

En somme, on cherche encore la signification de ce Pierre. Ciseaux. Papier., trop touffu et ambitieux et qui tourne à vide. La bonne volonté de Laurent Brethome et l’allant des trois comédiens ne peuvent malheureusement pas combler une écriture prometteuse mais trop gourmande et absconse.