Critiques pour l'événement Père
6 nov. 2016
6,5/10
38
L’avilissement de mon père

La guerre est déclarée, dans le foyer du capitaine. La cause ? L’éducation de la jeune Bertha, leur fille unique. Le capitaine, le père, voudrait envoyer sa fille à la ville pour y recevoir le meilleur enseignement, Laura, la mère, elle, voudrait garder son enfant chéri auprès d’elle. Bien plus qu’un différent mais une haine mortelle existe entre les deux époux. Pour gagner, Laura sèmera le doute dans la tête de son époux. Et celui-ci finira par y laisser, et sa raison et sa vie.

« Montres moi tes mains. Pas une tache de sang ! Pas la moindre tache de poison ! Un bon petit assassinat, bien légal ! »

Père, de Strindberg, est une œuvre forte, violente, cruelle. Seulement la mise en scène d’Arnaud Desplechin manque d’un petit quelque chose pour en faire une pièce remarquable. L’émotion n’est pas au rendez-vous. Peut-être un manque d’originalité ou de modernisme ? Michel Vuillermoz y est excellent, Anne Kessler un peu trop pleurnicharde à mon gout.
24 oct. 2016
7,5/10
30
Créée en 1887, August Strindberg écrit Père alors qu'il a 38 ans et qu'il est marié depuis 10 ans avec la même femme. Alors le couple, il en sait quelque chose. Alors l'inspiration pour parler d'un homme entouré de présences féminines castratrices il n'a pas eu trop de difficulté à le faire. D'autant plus que lorsqu'il était petit, après le décès de sa mère, son père s'est remarié avec la gouvernante de la famille. Ce qui ne lui a pas du tout plu.

Alors de cette rancune envers les femmes, il a décidé d'écrire l'histoire d'un Capitaine qui vit dans une maison entouré de femmes. Il y a son épouse, son ancienne nourrice, sa belle-mère et sa fille. Chacune veut des choses de lui et il peine à tout refuser. La tension commence à monter lorsqu'il veut que sa fille chérie aille suivre les enseignements d'un libre penseur. Sa femme ne veut pas que sa fille quitte la maison et risque de se rendre compte qu'elle est manipulatrice. Pire encore, qu'elle puisse apprendre à penser par elle-même. Pour retenir sa fille, elle est prête à tout.

Le Capitaine se doute bien qu'il va se passer quelque chose et que sa raison n'est pas certaine de pouvoir rester. Son beau-frère, le pasteur, connaît bien le caractère de sa soeur et il sait bien que quand elle a une idée en tête rien ne peut l'arrêter. Déjà, elle le prévient, c'est elle la plus forte et elle arrivera à sa fin. Doucement, elle va insinuer que Bertha n'est pas sa fille, qui lui est impossible de prouver qu'il est bien son père. Sa fille, c'est sa raison de vivre, sa plus grande fierté. Profitant du trouble, elle va voir un médecin et lui faire part de sa crainte, que son mari devienne fou. Petit à petit, elle lui donne des informations et connait assez son mari pour savoir comment il réagirait aux questions.

La fin est prévisible et c'est un plongeon dans un abime ou l'espoir n'est plus permis.

C'est dans une mise en scène très austère que le conflit se fait sous le regard captif du spectateur. Le tout tenu incarné par un Michel Vuillermoz flamboyant. Il faut dire que je suis tombée sous son charme depuis que je l'ai vu en Cyrano de Bergerac. Depuis, il m'étonne toujours d'être dans un travail si parfait et si extraordinaire. Je dirais qu'il tient à bout de bras cette pièce pendant 2h00. Anne Kessler qui interprète l'épouse, nommée Laura est plus en effacement avec un jeu avec très peu de nuance. Elle est moins présente et visible qui doit être une volonté première de l'auteur et puis du metteur en scène.

Malgré cette présence des femmes étouffantes, c'est un cri aussi des femmes qui crient à l'inégalité. Sans mari, elle n'existe pas. Le seul métier qui permet une certaine liberté, c'est institutrice. D'ailleurs, c'est ce métier qu'il souhaiterait que sa fille exerce. Ainsi, même si elle reste célibataire, elle sera respectée. Les femmes n'ont pas de mots à dire, pas de possibilité d'émancipation.

Malgré une certaine lenteur dans l'histoire, je n'ai pas vu le temps passer. Je savais que cela ne pouvait finir que mal et qu'il ne pouvait y avoir qu'une seule échappatoire. Mais c'était comment Laura allait-elle faire qui m'intriguait. Malin et cruel, elle arrive à son objectif. Tout le monde était captif car à la fin, le noir se fait sur scène et un silence se fait. Quelques longues secondes de silence laissent place à un tonnerre d'applaudissements bien mérité. J'ai été subjuguée par la prestation de Michel Vuillermoz qui m'a emmené dans une histoire sans pitié et pleine de remords.

Allez à la rencontre d'un père qui voudrait le mieux pour sa fille et qui au final, ne pourra plus jamais l'aimer.
15 sept. 2016
7/10
32
Une pièce pleine de tension et profonde dans la psychologie de ses personnages impeccablement interprétés par le couple Kessler-Vuillermoz. Si elle date de plus d'un siècle, on se croit presque assister à une série de Canal+ d'une part pour sa noirceur mais aussi pour sa pertinence encore aujourd'hui malgré quelques longueurs.

- Pièce vue durant la saison 2015-2016 -
22 févr. 2016
7,5/10
70
Pas facile Strindberg. Mais tellement beau, fort, triste et noir.

Le choix de Desplechin n'est pas innocent. Cette pièce est d'une force inouïe. Les comédiens sont remarquables. Michel Vuillermoz bien sûr, et Anne Kessler. Et Thierry Hancisse. Notons aussi les excellents Claire de la Rue du Can (lumineuse) et le décidément génial Alexandre Pavloff, brûlant en médecin tiraillé entre l'épouse et l'époux.

C'est noir, très noir. Mais c'est un moment fort que Desplechin nous livre avec beaucoup de simplicité et d'élégance. Une réussite.

NB: à quand un premier rôle pour Alexandre Pavloff ? Très bientôt, j'espère !!
30 nov. 2015
6,5/10
125
Une pièce qui vaut plus pour l'interprétation magistrale de Michel Vuillermoz, dont la justesse est constante et la prestation dans la scène finale à couper le souffle, que pour la mise en scène d'Arnaud Desplechin, pourtant tant vantée mais qui pêche à plusieurs égards.

Il faut pourtant reconnaître à cette mise en scène un certain talent en matière de déplacements, relativement limités au profit de cadrages 'en gros plan' plus familiers du cinéma, et une intelligence dans l'articulation avec la scénographie de Rudy Sabounghi très réussie.
Mais l'habillage sonore omniprésent, avec notamment un son sourd destiné à souligner les moments dramatiques, ainsi que la direction d'acteurs imprécise, avec en particulier le jeu irritant d'Anne Kessler, viennent plomber la réalisation.

Un mot s'agissant du jeu d'Anne Kessler : du début à la fin, tout son texte est dit sur un ton gémissant et hoquetant, en étant parfois à contre-sens de son personnage et très souvent inaudible. Les spectateurs s'en plaignent pendant la pièce, à juste titre.
11 nov. 2015
7,5/10
68
Un lieu magnifique, un décor grandiose, quels éclairages ! Le son parfait...
La pièce que je trouve datée n'en est pas moins origniale et prenante.
Ah juste un bémol la voix cassée et criante de l'actrice principale...
4 oct. 2015
7/10
50
Paternité et guerre d'influence au sein du couple sont les thématiques de cette pièce qui en développe une vision très sombre. Trop sombre à mon goût, pas le type de pièce à aller voir pour se détendre et se remonter le moral.

Michel Vuillermoz joue à la perfection un homme qui sombre peu à peu dans la folie. Sa performance justifie à elle seule d'aller voir cette pièce. Plus de scepticisme quand à l'interprétation d'Anne Kessler, son ton larmoyant sonne juste dans certaines scènes mais sa présence continue finit par lasser.

Le décor et les lumières sont très adaptés à l'ambiance sombre et oppressante.
28 sept. 2015
6/10
49
Un lourd poids pèse sur les épaules d’Éric Ruf. Attendu au tournant pour son premier mandat en tant qu’administrateur de la Comédie-Française, il sort le grand jeu avec Père d’August Strindberg. Ouvrant le bal de la saison salle Richelieu, ce combat intellectuel sur fond de guerre de sexes s’avère orchestré avec une rigueur classique par le cinéaste Arnaud Desplechin, ravi de transposer sa pièce fétiche sur scène.

Tragédie de la paternité, Père s’inscrit dans la mouvance naturaliste chère à Zola en disséquant la vie de couple sous l’angle d’une cristallisation sujette à caution : l’éducation apparaît en effet comme un prétexte fallacieux sous-tendant une lutte intestine bien plus conséquente. Qui de l’homme ou de la femme s’imposera ?

Avec Strindberg, le débat semble ouvert et bien sournois. Misogyne patenté, le Suédois dénonce l’institution du mariage comme infailliblement castratrice et sacrificielle pour l’homme alors que dans le même temps, il croque un portrait de femme à la Merteuil, odieuse et pathétique, perverse à souhait et finalement victorieuse de ce combat sans merci. Bien que les revendications féministes soient pleinement légitimes, les moyens mis en oeuvre pour les acquérir ne brillent pas par leur honnêteté. Strindberg marche comme un funambule, louant l’intelligence calculatrice de son personnage féminin tout en condamnant son implacable ambition.

Le flair d’Arnaud Desplechin a su réunir un couple harmonieux dans ses violentes dissonances : Michel Vuillermoz s’enfonce avec une crédulité enfantine dans la démence : de pater familias inflexible, il se prend à son propre piège et dévoile une fragilité désarçonnante de dépossession. Anne Kessler surprend en agneau machiavélique : la comédienne d’un naturel si délicieusement piquant et insouciant se révèle glaçante en mythomane opportuniste. Le contraste entre son hypocrisie mielleuse et sa volonté de fer s’incarne merveilleusement sur ses traits bien qu’elle gère plus maladroitement les instants purement émotifs (comme celui terrible où elle avoue à son mari qu’elle l’aime en tant que mère et pas comme épouse). Martine Chevallier, elle, instaure une respiration bienvenue d’amour sincèrement maternel en nourrice complice.

Arnaud Desplechin insiste sur l’aspect thriller psychologique du drame. Les lignes de tension sont clairement tracées ; l’ambiance tamisée traduit subtilement le conflit en sourdine entre le couple et la présence d’esprits hantés dans l’immense bibliothèque-bureau du Capitaine-savant. Cependant, la vision du cinéaste rejaillit d’une façon trop discrète pour être pleinement personnelle : plus de risques, de partis pris de mise en scène plus audacieux, moins calqués à la pièce de Strindberg auraient rendu l’affaire plus dynamique. Le résultat vire parfois dangereusement dans le pathos même si Desplechin, en bon commandant de bord, réussit à redresser à temps la barre.

Si Ruf peut se targuer d’avoir inauguré sa saison avec un grand nom du cinéma, le passage sur scène peut lisser la singularité d’un tel artiste. Tel est le cas de Desplechin, qui malgré un travail tout à fait honorable porté par un duo d’acteurs à l’alchimie bouillonnante évidente, ne parvient pas à imposer sa patte. Ne boudons néanmoins pas notre plaisir, ce Père se savoure comme un bon Hitchcock rempli d’un suspense démoniaque.
27 sept. 2015
6,5/10
38
Arnaud Desplechin, cinéaste de talent dont le dernier film Trois souvenirs de ma jeunesse, a bouleversé et enchanté le dernier festival de Cannes, signe la mise en scène de sa pièce fétiche et s’inscrit pleinement dans la démarche d’Eric Ruf, administrateur de la Comédie-Française qui souhaite pour son premier mandat une ouverture vers l’extérieur.

Cependant, les choix scéniques semblent trop atténués dans un décor constitué d’imposantes bibliothèques. La violence se fait douceur et l’introspection bien trop présente alors que l’on aurait pu s’attendre à une explosion de toute part. La mise en scène, trop sobre et trop statique pour un texte si fort, puissant et violent, renforce l’aspect daté de l’œuvre du suédois Strindberg qui dénonce le mariage comme étant une institution castratrice, image désuète de notre société actuelle mais qui faisait figure de précurseur en son temps avec un texte misogyne.

Michel Vuillermoz, déjà dirigé sur grand écran par Arnaud Desplechin, est parfait dans le rôle du chef de famille, castré par les rêves de puissance de sa femme, et impuissant car il ne dispose pas des mêmes armes que Laura pour se battre à la loyale. Il encaisse inlassablement le poids des mots, coupant comme des poignards, jusqu’à basculer. Lorsqu’il avoue tous ses soupçons dans une rage folle, il est époustouflant. Sa vulnérabilité émeut et il emporte ainsi une partie de l’adhésion du public, même après son excès de violence. Il nous montre dès lors cinquante nuances de folie.

Martine Chevallier campe une nourrice convaincante mais bien en-dessous de ce qu’elle aurait pu faire si elle avait été mieux dirigée, sauf dans la scène poignante où elle raconte des souvenirs inventés pour enfiler la camisole au Capitaine. En revanche, Anne Kessler déçoit et agace par son interprétation trop larmoyante et fade qui aurait mérité davantage de pugnacité. Si Arnaud Desplechin sait parfaitement retranscrire au cinéma les luttes internes et familiales (Comment je me suis disputé, ma vie sexuelle en est le parfait exemple), son passage au théâtre ne convainc pas totalement. Sa mise en scène trop confortable ne permet pas de révéler la véritable mise à mort de la figure paternelle, si forte dans le texte de Strindberg qui appelait à beaucoup plus de profondeur.

La guerre des sexes n’aura donc pas lieu, diluée dans une introspection couvée sans jamais exploser et envahir les spectateurs restés sur leur faim. Nous déplorons le manque de prise de risque du cinéaste qui a bien failli nous ennuyer.