Critiques pour l'événement Modèle Vivant
6 janv. 2017
8,5/10
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Modèle vivant.
Un « drôle » de métier !

Un métier générateur de fantasmes, d'idées reçues plus ou moins fausses, souvent plus que moins, d'ailleurs...
Un métier qui ne nécessite qu'un seul outil de travail.
Mais quel outil : son propre corps !

C'est bien ce rapport de la société au corps nu que va nous disséquer pendant un peu plus d'une heure l'étonnante et épatante Stéphanie Mathieu.

Le rapport au corps, elle connaît bien : elle a suivi une formation poussée de danse classique, contemporaine et jazz.
Ca se voit. C'est évident.

Elle arrive sur scène.
Elle va prendre son poste.
Elle va prendre la pose.
Un modèle vivant est nu, (métaphore du comédien ? ), elle va donc interpréter ce rôle soit dans le plus simple appareil, soit dans un grand paréo noir.
Nous, tels des apprentis dessinateurs ou des apprentis sculpteurs, nous, les spectateurs, nous allons la regarder, certes, mais nous allons surtout l'écouter.

Mais attention : dans un atelier, dans une école d'arts appliqués, qui regarde le plus : les artistes ou le modèle ?
C'est également cette troublante relation que va développer Melle Mathieu.

Elle va pour ce faire aborder bien des thèmes sous la forme d'un journal. (C'est elle qui a en effet écrit le texte de la pièce.)
Elle annoncera systématiquement toutes les dates qui lui rappellent une expérience vécue, la douleur de poser (ça fait mal...), la difficulté à rester immobile pendant parfois trois fois quarante cinq minutes d'affilée, les oppositions corps habillé/corps nu, corps « normal »/handicapé, corps jeune/corps vieux, corps vivant/corps mort.

Un vrai propos, une vraie réflexion sociologique nous sont exposés.

La mise en scène de Xavier Lemaire est évidemment exigeante.
La mise à nu n'est évidemment pas seulement physique, elle est surtout celle concernant ce que nous raconte la comédienne.
Nous assistons à une succession de saynètes, avec pour seul décor une sorte de paravent/miroir et la petite estrade où vont se dérouler les poses, sans oublier un projecteur sur pied qui sera déplacé en permanence, créant des éclairages et des modelés différents.
Chaque saynète génère une pose artistique.

Tout ceci est millimétré, rien n'est laissé au hasard.
C'est une véritable chorégraphie qui nous est offerte.

Mais l'on rit également.
Stéphanie Mathieu imitant Brigitte Bardot sur la plage est un moment jubilatoire.
Tout comme le passage concernant la pose du modèle pour les employés de la BNP.

On l'aura bien compris, il s'agit là d'un spectacle vraiment original, un spectacle passerelle entre différentes expressions artistiques, un spectacle avec une dimension presque sociologique, je me répète.

Un spectacle qui m'a fait aborder une vraie vérité : Stéphanie Mathieu m'a fait lumineusement comprendre que se mettre à nu, au propre comme au figuré devant une centaine de personnes, ceci demande une grande force intérieure.
8,5/10
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Entre performance et monologue théâtral, ce témoignage nourri de réflexions sur le travail de modèle de nu artistique que Stéphanie Mathieu nous livre, tiré de son expérience, est beau et troublant.

Beau parce que la plastique de son corps est belle et parce que sa sincérité touchante nous parvient, au-delà de sa nudité, simplement, comme dans une conversation dans une café avec une femme qui nous fait découvrir son métier.

Troublant car il est troublant de découvrir ainsi ce qui se trouve derrière des heures de pose, nue et exposée au regard de l’autre. Regard qui se retrouve dans le travail réalisé par le peintre ou le sculpteur, souvent transformé de ses propres fantasmes, de ses désirs, de son expérience et d’une sorte projection de soi, comme un regard sur soi-même en quelque sorte. Le nu devient miroir. Le modèle, son double inversé.

Le nu, emblème occidental de la beauté, devient nu artistique et s’oppose à la nudité. Même si un terme vient de l’autre, l’un n’est pas moins le contraire de l’autre, nous dit François Jullien, philosophe de l’esthétique dans son livre « de l’Essence ou du Nu » (Seuil, 2000). Le spectacle de Stéphanie Mathieu nous le démontre. Elle est là, nous parle, posant nue sans pudeur, revendiquant son état de nudité comme une exposition consciente et consentie de muscles, de courbes, de parties du corps en mouvement ou statique, soumise à l’inspiration de l’artiste, au service de l'art. Il n’y a pas nécessité de pudeur dans l’esthétique de la nudité, comme pour couvrir la honte de ce qui devrait être caché. Le nu marque le passage du naturel à l’artistique, du mal au bien, du tu au vu.

Avec une vigueur sans retenue dans ses propos et ses attitudes, la comédienne nous parle de ces temps passés à poser, dans le silence et dans l’immobilité habitée ou du mouvement stylisé de ses positions. La crudité de ses mots et de ses révélations étonne autant que l’aisance de la nudité du corps qu’elle expose, devenant nu artistique.

La mise en scène de Xavier Lemaire apporte une finesse et une précision qui renforcent l’ardeur du texte, relevant sa drôlerie, servant toujours la véracité et l’élégance du propos.

Au-delà du cabinet des curiosités, Stéphanie Mathieu nous délivre une performance de comédienne, la découverte d’un métier et les réflexions qui en découlent. Un spectacle beau et troublant.