Critiques pour l'événement Les Enfants du Silence
12 févr. 2017
8,5/10
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Sarah est sourde. Pas malentendante. Sourde. Totalement sourde.

En-dehors des autres sourds de naissance, personne ne peut imaginer le monde dans lequel elle vit. « Etre sourd n’est pas le contraire d’entendre, c’est un silence rempli de bruits ». Un monde où la musique est perçue par des vibrations. Un monde dans lequel on se sent exclu des entendants, mais aussi des malentendants. « Les malentendants pensent qu’ils valent mieux que les sourds ». Jacques est persuadé que Sarah pourrait apprendre à lire sur les lèvres, et sans doute même à parler. Par conscience professionnelle pour l’élève d’abord, par amour pour celle qu’il a épousée ensuite, il revient patiemment à la charge, jour après jour.

« Toute ma vie, j’ai été la création des autres ; la première chose que j’ai pu comprendre, c’est que tout le monde devait entendre et que c’était bien. Et que moi je ne pouvais pas et que c’était mal. »
Mais Sarah ne s’en laisse pas plus compter par son mari que par sa mère : aucune raison pour elle de se soumettre à cet apprentissage. Ceux qui veulent communiquer avec elle n’ont qu’à étudier son propre jargon : celui des signes. Dans le rôle de Sarah, réfugiée dans un silence qu’elle accepte, qu’elle aime, dont elle est fière, Françoise Gillard nous livre un discours empli d’émotion, d’intensité, de bruissements d’âme. Il fallait toute la virtuosité de cette comédienne rare pour nous faire poser le premier pas dans le monde des sourds.
Face à elle, Laurent Natrella fait défiler toute la palette de son talent pour la contraindre au dialogue. Tantôt délicat et tendre, tantôt brusque et violent, toujours subtil et terriblement touchant.
Dans les parages de ces deux-là, on croise Denis et Lydia, deux autres élèves de l’institut. Malentendants, ils ont appris à lire sur les lèvres et à parler. La langue des signes est devenue pour eux un outil d’interprétation. Une sorte de pont entre le monde de Sarah et celui de Jacques.

Aux yeux de Sarah, ces deux-là sont forcément des traîtres, des vendus. Anna Cervinka et Elliot Jenicot ont « réappris » à parler. Qui ne les a jamais vus sur scène pensera qu’ils sont réellement malentendants. Certaines de leurs scènes provoquent l’hilarité, notamment lorsque l’avocate (impeccable Coraly Zahonero) s’immisce dans ce dialogue de sourds.

En 2015, la Comédie-Française avait relevé le défi de faire jouer ce texte par des entendants sur la scène du Vieux-Colombier. C’était une première. Cette saison, le Théâtre Antoine remporte un autre pari : celui d’accueillir la prestigieuse troupe dans ses murs. Célébrant ainsi une autre rencontre entre deux mondes encore bien éloignés l’un de l’autre, eux aussi…

Jusqu’à la fin du mois, direction les grands boulevards pour secouer bien haut les mains. Les sourds et malentendants applaudissent ainsi : bienvenus chez eux…
9,5/10
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Sarah est Sourde de naissance. Placée en institution dès l’enfance, elle s’est enfermée dans son monde de silence, assumant sans doute ainsi le sentiment d’abandon, le poids de sa différence, le manque d’altérité sincère et réconfortante. Elle utilise la langue des signes pour communiquer. Elle refuse toute autre forme de langage proche de celui des entendants, les autres, ceux qui l’ont rejetée, méprisée et abusée dans ses premières années.

Femme de ménage dans l’institution, elle suit, sans trop le vouloir, les séances d’orthophonie qui lui permettraient d’apprendre le langage labial et la prononciation. Jacques, son nouvel orthophoniste se bat pour elle, pour quelle accepte de parler, pour qu’elle sorte de son refuge de silence, pour qu’elle vive aussi en dehors de la communauté des Sourds et celle des malentendants, pour qu’elle ait une vie sociale plus ouverte.

De leurs échanges difficiles du début nait une attirance, une amitié amoureuse puis un amour. Ils se marient et s’installent dans une maison en face de l’institution. Une vrai fausse vie apaisée commence alors. Mais trop vite Sarah ne supporte plus cette nouvelle normalité, cette obligation de plus en plus pressante de « parler ». Le couple en pâtit, la séparation dans le respect profond des deux époux s’amorce. L’amour n’est pas mort.

Combien il est difficile de voir ces distinctions qui vont jusqu’à creuser sournoisement des fossés entre la déficience et le handicap, entre l’amour et la compassion, entre la pitié et la reconnaissance, entre la quête identitaire et la norme sociale.

La pièce de Mark Medoff est créée en 1979. L’auteur y dépeint avec humilité et précision cette extraordinaire histoire d’amour, pleine de joies, d’espérances et de souffrances partagées. Sans jamais sombrer dans la tragédie, le texte nous embarque avec puissance dans les situations, les jeux et les silences des personnages.

La troupe de la Comédie-Française magnifie le récit, nous rudoie des sensations qui s’en dégagent, nous saisit du trouble qui nous enveloppe et jusqu’à la fin, nous fait espérer le bonheur assumé, dans la conjugaison heureuse des deux univers.

Ce spectacle est beau, très beau. Nous en sortons profondément touchés. Un grand moment de théâtre intense, émouvant et mémorable.
5 févr. 2017
8/10
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Quel beau moment sur la différence !

J'ai beaucoup aimé la pièce qui est certes un peu longue mais c'est necessaire pour bien camper les différents personnages. La confrontation entre sourds et entendants est presque violente et si au début de la pièce, on pense qu'il est presque normal d'attirer les sourds et malentendants dans l'univers des entendants, la pièce nous permet de comprendre le point de vue de Sarah la jeune femme sourde de naissance qui ne veut pas de ce basculement.

Une pièce qui fait du bien vu le contexte du moment : l'exclusion, l'acceptation de la différence sont des sujets du quotidien.

La troupe du français a beaucoup travaillé : apprendre la langue des signes et à parler comme un malentendant. Quelques recherches me confirment ce qu'il me semblait : ils ont vraiment très bien appris.

Le résultat : C'est juste superbe !
26 janv. 2017
6,5/10
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Les enfants du silence est une pièce qui m’a faite découvrir un monde que je connaissais pas, celui des sourds.

C’est toujours intéressant de se plonger dans un univers dont on ne connaît pas les codes. Ici, les comédiens utilisent souvent le langage des signes mais cela nous reste toujours accessible, soit parce que cela nous est traduit simultanément, soit parce que les signes sont suffisamment expressifs.

L’histoire est celle d’une jeune femme qui refuse de céder au dictat du directeur de l’établissement où elle vit depuis son adolescence. Il veut qu’elle oralise, c’est à dire qu’elle lise sur les lèvres et fasse semblant de parler. Elle refuse voulant que ce soit les autres qui fassent un effort pour communiquer avec elle et non l’inverse. Les comédiens sont impressionnants.

J’ai aimé la fluidité de la mise en scène, sans temps morts, une histoire qui glisse jusqu’à sa fin qui laisse dans la bouche un gout amer, celui des combats sans issue.
21 janv. 2017
8,5/10
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Signer haut et fort

Aristote, dans son traité « De sensu et sensibilibus » laisse entendre que « Sans la parole, pas de raison ». Eh bien, il n’a pas vu Les enfants du silence. Sarah, jeune sourde de naissance, et par voie de fait muette, est bien plus raisonnée que certains bien entendant. Son monde de silence, elle le revendique haut et fort. "Je vois comme je pourrais entendre. Mes yeux sont mes oreilles. J'écris comme je peux signer. Mes mains sont bilingues. Je vous offre ma différence. Mon cœur n'est sourd de rien en ce double monde".

Même Jacques, le professeur d’orthophonie dans l’école où Sarah a trouvé refuge, ne va pas réussir à le lui faire quitter. Même leur amour ne va résister à sa détermination... Mais pourquoi vouloir la changer ? « L'amour, c'est se dépasser soi-même, essayer d'accepter l'autre tel qu'il est. Avec ses différences »

Une belle interpellation sur la différence. Une belle interprétation de la différence. Françoise Gillard, Laurent Natrella, Anna Cervinka, Elliot Jenicot, bien entendants, « signent » avec justesse et naturel sur scène. Je reste sans voix !
30 avr. 2015
7,5/10
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Heureux qui communique et fait un beau voyage !

La pièce « Les Enfants du Silence » aborde en effet ce thème de la communication entre des êtres qui à priori ont toutes les difficultés du monde à échanger : les sourds et les entendants.

La principale difficulté, que le texte explore assez brillamment est la suivante : les entendants voudraient attirer les sourds dans leur univers de sons, et les sourds voudraient en revanche rallier ces entendants à leur cause.

C'est cette confrontation à laquelle nous assistons pendant les deux heures que dure de la mise en scène d'Anne-Marie Etienne.

Était-il indispensable de reprendre cette pièce créée en France en 1982 par Jean Dalric (qui fut pensionnaire au Français) et Chantal Liennel dans les rôles principaux ? (Le même Dalric reprendra le rôle dix ans plus tard en compagnie d'Emmanuelle Laborit).
Je vous laisse répondre à cette question...
En tout cas, par les temps qui courent, parler de différence, de compréhension mutuelle ou d'exclusion n'est jamais inutile ni superflu !

Quoi qu'il en soit, les acteurs présents sur le plateau, tous entendants, ont appris la langue des signes, et réalisent donc une vraie performance (les « milieux autorisés » s'accordent à penser qu'ils se débrouillent très bien).

Je rappelle que Françoise Gillard, incarnant le principal personnage, avait déjà intégré un tableau bouleversant en langue des signes, l'hiver dernier, dans son spectacle « L'autre », créé au « 104 » et repris au Vieux-Colombier.

Laurent Natrella, l'autre personnage principal, incarne avec justesse et intensité un orthophoniste engagé et passionné.

Si la pièce propose de nombreux moments émouvants, l'humour n'est pas en reste : Nicolas Lormeau et Alain Lenglet insufflent à la soirée des rires très sains !

Et puis, j'ai pu revoir la magnifique Catherine Salviat, Sociétaire honoraire de la Comédie Française, à qui je dois d'aimer le théâtre ! Et ça, c'est inestimable !