Critiques pour l'événement Les Damnés
17 sept. 2019
6,5/10
1 0
Je suis toujours impressionnée par le jeu des comédiens de la Comédie Française surtout Denis Podalydès, Guillaume Gallienne et Christophe Montenez mais cette pièce m’a mise extrêmement mal à l’aise. J’en suis sortie contente que ce soit fini. La mise en scène très particulière remplie de violence, de cris m’a donné juste envie de partir. Les partis pris de la Comédie Française divisent souvent et malgré tout je félicite le metteur en scène pour son audace. L’esthétique et les décors sont toujours remarquables.
11 juin 2019
8,5/10
3 0
Paris, quartier du Montparnasse

Par un bel après-midi estival, deux amis, Laurent et Valérie, discutent, confortablement installés à la terrasse d’un salon de thé japonais. « Comment va le travail ? »,… une banale discussion pourrions-nous dire, si justement celle-ci n’allait pas, au hasard d’un mot, prendre une toute autre tournure … Tendez donc l’oreille un instant :

Valérie : Bon, dis moi, tu ne m’as pas donnée rendez-vous ici, juste pour le simple plaisir de déguster une pâtisserie « maison » ?

Laurent : Tu me connais, je pourrais me damner pour une gourmandise …

Valérie : Ah tiens, c’est drôle que tu emploies ce verbe : « damner ». Cela me fait penser à la pièce jouée il y a peu à la Comédie française. Tu sais, celle imaginée d’après le scénario de Luchino Visconti, Nicola Badalucco et Enrico Medioli … Je l’ai enfin vu, juste à la fin de sa période d’exploitation. Cette histoire qui se déroule en Allemagne en 1933, en pleine montée du national-socialisme et qui met en scène une riche famille propriétaire d’aciéries de la Ruhr.

Laurent : Evidemment que je l’ai vue. D’ailleurs, je n’avais plus ressenti un tel malaise dans une salle de spectacle depuis une représentation de Roméo et Juliette à l’Opéra de Lyon. C’était il y a une bonne décennie au moins … Les décors étaient signés Enki Bilal. L’histoire tragique des deux célèbres amoureux avait été transposée dans une société fictive, tombée sous le joug d’une dictature. Le climat en était véritablement … oppressant.

Valérie : Oh ! Oh ! Oppressant ? A ce point ? Cela m’aurait sûrement plu… Dis m’en plus !

Laurent : Oppressant. C’est le terme le plus juste que je puisse trouver pour décrire le sentiment qui m’a envahi lors de la représentation des Damnés.

Valérie : Oh, non ! Que nenni mon ami ! J’étais au second rang en plein centre, donc plongée au cœur de l’action, alors oui bien sûr il y a de la pression mais pas encore assez à mon goût ! Même quand Loïc Corbery alias Herbert, celui qui refuse la montée du nazisme, saute de la scène pour atterrir juste devant mes pieds, j’aurai aimé qu’il nous prenne à partie, nous secoue afin de nous réveiller, mais je m’emballe là, ce serait devenu une autre pièce…

Laurent : Nous réveiller ? Il n’y avait pourtant pas matière à dormir. Oppressante était cette histoire, au demeurant très intéressante. A celle ou celui qui me demanderait de lui en faire un résumé, je me bornerais certainement à lui répondre ceci : « regarder en face ou fermer les yeux ». Se retrouvant devant les changements politiques de son époque, la famille Von Essenbeck, propriétaire des aciéries de la Ruhr, ne va avoir que deux choix possibles : résister ou collaborer. Nous sommes en Allemagne en février 1933. Alors qu’à Berlin brûle le Reichstag, au cœur de la famille Von Essenbeck couvent les braises qui vont bientôt la consumer. Résister ou collaborer. Le dilemme va venir dévorer chaque membre venu célébrer l’anniversaire du patriarche. Résister ou collaborer. Au centre de la problématique : l’avenir de l’entreprise. La famille se divise.

Valérie : Se divise ? Tu fais dans le politiquement correct, mon ami. Je dirais que la famille se déchire plutôt. Le terme est plus adapté, compte tenu du nombre de drames sanglants qui vont se dérouler sur scène en deux heures.

Laurent : Dès lors, vont se dessiner les alliances stratégiques, les amours utiles, l’ambition de la conquête, le désespoir de survivre et la peur de choisir.

Valérie : Il est clair que l’histoire de la famille Von Essenbeck est loin d’être neutre dans cette Allemagne qui va basculer du côté obscur en 1933. Et le conflit qui ronge cette famille est parfaitement rendu. Tous les coups-bas sont permis. Ceux qui veulent rester intègres paieront les pots cassés.

Laurent : Avoue que le spectacle est lourd, très lourd même. Il ne laissera personne indifférent … en bien ou en mal.

Valérie : Oui, nous sommes d’accord. Ce spectacle ne peut laisser de marbre, car il possède des résonances étrangement actuelles. Il suffit de regarder notre monde.

Laurent : Oppressante est l’ambiance aussi. L’extrême lenteur de l’action, le caractère froid du jeu des comédiens (dont l’interprétation ne souffre aucune critique par ailleurs) et des décors, la brutalité des sons et des lumières …

Valérie : Là, c’est un peu court jeune homme. On pourrait dire, Ô Dieu, bien des choses en somme … Par exemple, je m’étendrais un peu plus sur le talent de la troupe du Français. J’ai été soufflée par les interprétations de Christophe Montenez, qui joue Martin, le jeune héritier de l’empire Von Essenbeck et d’Eric Génovèse, dans le rôle de l’implacable Wolf Von Aschenbach. Ils sont presque méconnaissables chacun dans leur genre. Il y a aussi Loïc Corbery, touchant et fragile. Que dire de Didier Sandre qui incarne superbement le patriarche de la famille. Je ne peux pas tous les citer car la distribution est importante pour cette pièce mais ils sont tous excellents !

Laurent : D’accord, mais tout concourt à créer une atmosphère de malaise … qui au fil de l’avancée de la pièce est devenue, pour moi, difficilement supportable.

Valérie : L’atmosphère ambiguë et l’ambiance décadente sont très bien rendues grâce aux moyens utilisés par le metteur en scène Ivo Van Hove. Pour la décadence, te souviens-tu de cette scène mémorable de fête des SA avec Denis Podalydès et Sébastien Baulain ? Je n’ai pas éprouvée de malaise croissant même si le climat se tend de plus en plus au fil de la pièce. Pour moi, il aurait fallu encore plus de tension.

Laurent : Mmmm … Il est de coutume de dire que le théâtre se doit d’être un vecteur d’émotions. Eh bien, ici, l’effet recherché est pleinement atteint. En bien ou en mal. Mon expérience fut aussi douloureuse qu’intéressante.

Valérie : Pour ma part, je reverrai volontiers cette pièce mais assise ailleurs dans la salle Richelieu car, très près de la scène, je suis sûre de ne pas avoir tout vu. Ivo Van Hove est un perfectionniste. Ses mises en scène méritent plusieurs visions pour appréhender l’ensemble des dispositifs qu’il utilise et complètement cerner l’âme qu’il a souhaité donner à la pièce. Bon allez, ce n’est pas tout ça, mais y en a qui ont du travail. Je dois écrire ma critique sur la pièce Les Damnés, justement, et pour l’instant je ne sais pas trop comment l’aborder. Une idée ?



Propos extraits de la critique de Laurent Moulin et d’une certaine conversation sucrée.
8 juin 2019
9/10
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L'adaptation du film de Luchino Visconti a fait son retour sur la scène de la Comédie-Française et si ce n'est pas déjà fait c'est absolument à voir !

Créée en 2016 au Festival d’Avignon cette pièce raconte l'histoire « d'une famille d'industriels pendant la prise de pouvoir des nazis en 1933 en Allemagne. [On] y voit une « célébration du Mal » où débauche idéologique et perversions familiales s'entremêlent. »
La justesse des acteurs de la Comédie Française et de la mise en scène rendent ces 2h10 puissantes et inoubliables. Sans parvenir à mettre des mots dessus on ne sort pas indemne de la salle Richelieu.
18 mai 2019
6,5/10
2 0
Hum... Assez mal à l'aise et ravie de quitter la salle.
Si le thème est identique à « La résistible ascension d'Arturo Ui » j'ai largement préféré la mise en scène du second.

Le vrai plaisir a été de re- découvrir Christophe Montenez !
14 mai 2019
6/10
5 0
Je n’avais plus ressenti un tel malaise dans une salle de spectacle depuis une représentation de Roméo et Juliette à l’Opéra de Lyon. C’était il y a une bonne décennie (au moins) … Les décors étaient signés Enki Bilal. L’histoire tragique des deux célèbres amoureux avait été transposée dans une société fictive, tombée sous le joug d’une dictature. Le climat en était véritablement … oppressant.

Oppressant, le terme est juste je trouve pour décrire le sentiment qui m’a envahi lors de cette représentation des Damnés à la Comédie Française.

Oppressante est l’histoire, au demeurant intéressante. A celle ou celui qui me demanderait de lui en faire un résumé, je me bornerais certainement à lui répondre ceci : « regarder en face ou fermer les yeux ». Se retrouvant devant les changements politiques de son époque, la famille Von Essenbeck, propriétaire des aciéries de la Ruhr, ne va avoir que deux choix possibles : résister ou collaborer. Nous sommes en Allemagne en février 1933. Alors qu’à Berlin brûle le Reichstag, au cœur de la famille Von Essenbeck couvent les braises qui vont bientôt la consumer. Résister ou collaborer. Le dilemme va venir dévorer chaque membre venu célébrer l’anniversaire du patriarche. Résister ou collaborer. Au centre de la problématique : l'avenir de l'entreprise. La famille se divise. Dès lors se dessinent les alliances stratégiques, les amours utiles, l’ambition de la conquête, le désespoir de survivre et la peur de choisir.
Le spectacle est lourd, très lourd. Il ne laissera personne indifférent. En bien ou en mal.

Oppressante est l’ambiance. L’extrême lenteur de l’action, le caractère froid du jeu des comédiens (dont l’interprétation ne souffre aucune critique par ailleurs) et des décors, la brutalité des sons et des lumières … Tout concourt à créer une atmosphère de malaise, qui au fil de l’avancée de la pièce devient, pour moi, difficilement supportable.

Il est de coutume de dire que le théâtre se doit d’être un vecteur d’émotions. Ici, l’effet recherché est pleinement atteint. En bien … ou en mal.
9,5/10
2 0
Un spectacle phénoménal de puissance et de beauté. Du théâtre de cruauté. L'écriture et la théâtralité bouleversent les codes du récit et donnent aux jeux une vigueur et une précision exceptionnelles. Impressionnant.
6 déc. 2017
8/10
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Le choc de la Comédie française

Les membres d’une famille d’industriels allemands s’entretuent pour prendre le pouvoir de l’entreprise familiale. Un récit glaçant sur fond de montée du nazisme et de « célébration du Mal ».

Le film de Luchino Visconti adapté au théâtre apparaît sous un jour volontairement trash avec la mise en scène de Ivo van Hove. Des cercueils sur scène, des rites funéraires poignants, des scènes de relations sexuelles déviantes exposées sans pudeur, des personnages toujours au bord de la folie… Les procédés utilisés pour choquer le public montent en puissance tout au long de la pièce, jusqu’à la fusillade finale des spectateurs abasourdis.

Finalement, cette création est difficile à juger. Même si certains trouveront qu’elle va trop loin, on peut tout de même parler d’une belle réussite mettant en valeur le scénario original du film. À noter qu’il est parfois difficile de saisir toutes les subtilités de l’histoire lorsqu’on ne la connaît pas déjà.

Les Damnés secouent les dorures du temple du théâtre classique. Attention, âmes sensibles s’abstenir !
4 déc. 2017
4/10
32 0
Impatiens de voir cette pièce jouant à guichets fermés depuis deux ans, grosse déception !

Je n'ai ressenti aucune émotion, je n'ai pas été touchée, à aucun moment.
L'humain a disparu au profit de la seule esthétique, alors que l'humain aurait dû être au centre, avec ses passions et sa chair. Les micros et la vidéo mettent d'emblée la distance avec le spectateur, nous empêchant de vivre et de vibrer avec ces personnages.

Le texte est faible, scénario réécrit pour le Theatre (qu'il est loin le shakespeare souvent évoqué lors des critiques !). Il ne reste qu'une juxtaposition d'un florilèges d'effets de scénographie sans aucun intérêt pour l'histoire.

Quel ennui... et quelle frustration pour une spectacle qui aurait pu être totalement fou et décadent, réellement dérangeant et subversif, mais qui n'est rien de tout ça, juste un spectacle froid et intellectuel. Un exercice de style oublié le lendemain même.
1 déc. 2017
9/10
60 0
Ces damnés sont déments ! Il fallait oser cette mise en scène brillante à la hauteur de l'Histoire, cette caméra impudique qui traque les personnages, jusque dans les coulisses. Et la démesure que l'on voit sur scène n'est que la démesure de cette famille démente, dont le seul survivant est sans doute le plus fou !
On sort de là le souffle coupé en se disant " Ils ont tout osé ". Je ne suis pas prête d'oublier cette soirée !
4 oct. 2017
8/10
37 0
Expérience multisensorielle très VIOLENTE en ce moment au Français.

En bref, la famille Von Essenbeck est une famille de grands industriels allemands, propriétaire d’aciéries en 1933. Cette famille c'est l'élite de la société allemande. L'incendie du Reichtag en 1933 entraîne la répression de tous les opposants au régime nazi, la fin de la démocratie allemande, et la montée en puissance d'Hitler. La famille Von Essenbeck est sollicitée pour participer au réarmement. En parallèle de l'enjeu politique, la famille souffre de tensions internes : lutte de pouvoirs pour succéder au grand-père. Finalement dans cette lutte, compte-tenu de l'importance de l'acier en 1933, il est impossible de rester neutre. Ceux qui refusent de participer à l'effort de guerre sont de dangereux opposants au régime nazi, et ceux qui collaborent supportent sont leur plus fervent supporters. Quelque soit la décision qu'ils prennent, les industriels allemands sont déjà conDAMNÉS.

Ce qui est très intéressant :
- la techno utilisée dans la mise en scène. Ça rend la pièce et les dialogues très vraisemblables : les micros des comédiens qui du coup ne poussent pas leur voix, la caméra qui filment les comédiens en live, fait un effet de loupe sur leur visage et leurs expressions, les lumières blaffardes, les images d'archive, le sang...
- l'excitation maléfique des dernières heures de tous les personnages, lorsqu'ils comprennent qu'ils sont condamnés : l'orgie des SA avant leur massacre, le chant de guerre de Podalydès qui prend aux tripes
- les personnages : la manipulation de la mère de Martin, Lucrèce Borgia des temps modernes

Ce qui est à la limite du regardable :
- les scènes de viol (Martin et la femme // les SA et la serveuse), de pédophilie (Martin et Lisa), et d'inceste (Martin et sa mère)
- la fusillade finale lorsque le public se fait canarder, c'est trop proche du Bataclan
- la représentation de chaque personnage qui se débat comme un fou dans son cercueil avant de mourir

Est-ce nécessaire de choquer autant ?

Bonne représentation !
11 nov. 2016
5/10
75 0
L'une des pièces les plus faibles de la Comédie Française version Eric Ruf.
Trop d'attente peut-être, pour finalement un résultat qui se regarde le nombril.

Dommage.
5 nov. 2016
6/10
46 0
Une chose est sure, ces damnés ne laissent pas indifférents.

Si l'on sait qu'on ne vient pas voir une lisse relecture d'un gentil classique, le spectateur ne peut être que marqué par tant de violence entre humiliations, assassinats morbides avec agonie filmée en gros plan, début de pédophilie... bref on ne nous sert pas de l'eau tiède et on se demande alors si Van Hove n'en fait pas trop, et s'il ne cède à ses pulsions les plus extrêmes sous couvert de vouloir faire du théâtre politique. L'exemple de la scène où nos joyeux SA s'enivrent et dansent totalement nus, si elle n'est pas dénuée d'esthétisme dans son utilisation de l'écran vidéo, est particulièrement « gratuite ».

C'est donc sur le fond que je serais assez critique car si l'on comprend bien le message et l'idée qui veulent être portés, l'histoire et les dialogues m'ont paru un peu faibles et décousus ce qui dessert de grands acteurs limités dans leurs jeux et limite la portée de ce spectacle ambitieux.
2 oct. 2016
7,5/10
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Bouleversifiant.

Quand le cinéma vient au théâtre! Et quel cinéma, celui du grand Luchino Visconti où l'image se suffit à elle même pour vous couper le souffle. Et le film Les damnés ne déroge pas à la règle. Visconti a créé un chef d'œuvre.

Alors est il possible de le transposer sur une scène de théâtre?
Oui, par essence, Les damnés est un mélodrame. Une famille se déchire et s'entretue pour le pouvoir, un thème que nous retrouvons dans la tragédie grecque ou bien celle de Shakespeare. Il y a donc matière pour en faire une pièce. En italien et allemand, le film porte même le titre "Le Crépuscule des dieux". Ne manque donc que la musique wagnérienne pour en faire un opéra baroque...

Est ce un chef d'œuvre?
Question difficile. C'est une belle réussite en tout cas. Cette pièce m'a bouleversée émotionnellement. Christophe Montenez est dément en Martin, par son rôle mais aussi par son jeu. Il est un digne successeur de Helmut Griem. Elsa Lepoivre sublime la baronne Sophie Von Essenbeck, un monstre, belle et cruelle. Denis Podalydes est pas mal non plus dans la scène de la nuit des longs couteaux. Ivo Van Hove nous donne une transcription fidèle du scenario. Et comme Visconti, il a su épurer les viols, les tueries, l'inceste, la mort. Juste des sous entendus magnifiques.

J'ai aussi été bouleversée intellectuellement mais cela est un autre débat...
27 sept. 2016
10/10
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Bien entendu, j'avais lu le texte de la pièce.

Bien entendu, j'avais visionné la captation de juillet dernier, au festival d'Avignon, sur CultureBox.

Alors bien entendu, une question s'était posée : la version salle Richelieu (une ouverture plateau de onze mètres au lieu des soixante-quatre de celui de la cour d'honneur du Palais des Papes), cette version-là aurait-elle autant de force que celle décrite par la quasi unanimité des festivaliers ?

La réponse à cette question est oui, mille fois oui !

J'ai vu un spectacle d'une force inouïe, déchirante et glaciale.
Un spectacle magnifiquement noir, pratiquement sans espoir (j'y reviendrai...).

Une pièce tragique, mythique, universelle.
Universelle, car voilà bien là la réussite d'Ivo van Hove, le metteur en scène.

Malgré le contexte historique, on est plongé dans l'universalité : cette famille qui se déchire, c'est celle que nous connaissons dans la Tragédie grecque.

A l'autre bout de la frise historique, cette alliance d'un complexe financier et militaro-industriel avec un Etat fasciste, rien n'a beaucoup changé sous le soleil : on en connaît d'autres.

Comment ne pas penser à ces entreprises (avec plus ou moins de capitaux d'Etat) qui vendent des armes à des régimes très peu recommandables, quitte à les combattre par la suite ?
(Et je rappelle ici le mot d'Anatole France : "On croit mourir pour la patrie, on meurt pour des industriels...")

Mais surtout, cette pièce relève d'une terrible actualité.

C'est surtout l'histoire d'une radicalisation.

Un jeune homme va se radicaliser, pour employer une terminologie actuelle. De marionnette, de pantin au début de la pièce, il devient un monstre sanguinaire dénué de toute retenue. Un type prêt à tout, y compris et surtout du pire !

A cet égard, Christophe Montenez incarne de rôle de Martin d'une façon époustouflante de vérité et de mise à nu, dans tous les sens du terme. Il est grandiose !

Mais toute la troupe du Français, toutes générations confondues, est épatante.
Faut-il avoir du métier, du talent, pour donner autant !
Tous sont vraiment excellents, il n'y a aucun autre qualificatif aussi évident.

Bien évidemment, cette troupe avait besoin d'un metteur en scène à la hauteur pour les driver.

Le Belge Ivo van Hove, l'un des plus brillants directeurs de comédiens d'Europe, signe là un véritable chef-d'œuvre.

En insistant sur cette notion d'universalité, passé, présente et à venir, en mettant en exergue cette radicalisation, il nous assène un terrible coup de masse !

Son utilisation fort judicieuse de la video embarquée sur le plateau, (qui apporte un véritable plus), de la diffusion d'archives historiques, des micros HF systématiques, des univers sonores sophistiqués ( des mixes de Richard Strauss, du groupe de métal allemand Rammstein, des sons d'infra-basses, de sifflements, etc...) tout ceci témoigne d'une très grande acuité artistique.

Je reviendrai pour terminer sur cette notion de tout petit, mais alors tout petit espoir.

Il est ici incarné par le personnage de Herbert ( remarquable Loïc Corbery) qui va se sacrifier pour sauver ses deux filles qui, avec leur mère, ont été déportées à Dachau.
Voici ce qu'il nous dit : " il fallait que quelqu'un le sache et s'en souvienne pour le dire plus tard à tout le monde. Pour que le monde entier sache et n'oublie jamais. "

Malheureusement, cet espoir, force est de constater qu'il est très ténu.

Comment ne pas penser à la montée des extrémismes en Europe, comment ne pas évoquer un certain candidat à la présidentielle américaine, ou un exemple féminin beaucoup plus local ?

L'Humanité est-elle guérie de ce traumatisme du XXème siècle ?
Pas certain, hélas !

Je suis ressorti de cette magnifique et dramatique pièce de la même façon qu'au retour d'un très récent voyage d'étude à Auschwitz-Birkenau en compagnie de l'historien-chercheur Tal Brutman, spécialiste incontesté du sujet : vidé, lessivé, anéanti, avec une chape de plomb sur les épaules.

Mais il en est de certaines pièces de théâtre comme de certains parcours : il est important, nécessaire et indispensable d'entreprendre le voyage !
C'est le dramaturge flamant Ivo van Hove, doublement récompensé par l'APCTMD pour Vu du Pont à l'Odéon et Kings of War à Chaillot et primé dans plusieurs pays pour ses mises en scène percutantes, parfois dérangeantes, qui ne laissent personne insensible, qui a choisi d'adapter ce scénario.

S'il s'agit d'une libre adaptation du scénario des Damnés, le film de Luchino Visconti apparu sur les écrans en 1969, la trame reste fidèle. Nous suivons sur quelques mois le destin des Essenbeck, famille bourgeoise allemande, maîtres de la sidérurgie, au moment de la montée du nazisme. Le patriarche (Didier Sandre) fête son anniversaire entouré des siens quand ils apprennent l'incendie du Reichstag. Tiraillé entre ses principes et les intérêts du groupe industriel familial il hésite à s’incliner devant les forces montantes du nazisme, l'incendie du Reichstag fait pencher la balance. Autour de lui gravite une famille qui rassemble tout ce qui fait la caricature des ces familles décadentes. Tous pensent que les Essenbeck s'en sortiront toujours en faisant le bon choix au bon moment, surfant sur les courants politiques permettant de défendre les intérêts de la famille. Manque le fils aîné, le martyr mort pour la patrie. Ne restent que des bons à rien (du point de vue du patriarche) : un musicien, un gamin paumé, dépravé, sous l'emprise de sa mère, un cousin membre des SA, un autre chez les SS, un gendre qui pourrait faire de l'ombre, une mère qui veut faire monter son amant sur la plus haute marche, un directeur d'usine prêt à tout pour atteindre son ambition.

La mise en scène d'Ivo van Hove fait beaucoup (trop) intervenir la vidéo. Pas facile de tirer le meilleur de l'immense scène de la Cour d’Honneur du Palais des Papes. S'il n'utilise la verticalité du mur que pour une scène, c'est le parti pris de l'horizontalité qui est retenu. D'un côté de la scène les coiffeuses et portant où les comédiens se changent à vue et qui dans la première partie permettent la mise en place et l'identification des personnages dans un long moment très cinématographique. De l'autre côté de l'immense plateau 6 cercueils alignés qui se rempliront l'un après l'autre, au fur et à mesure de la progression de la prise de contrôle par les nazis et de l'élimination des obstacles. Au centre au sol un plastique orange. Au fond un écran sur lequel sont projetés des documents d'archives, des captations en direct des comédiens et du public, des vidéos. Une omniprésence de l'image qui si elle permet des gros plans saisissants peut aussi être gênante pour le spectateur dont le regard est attiré au détriment parfois de ce qui se passe sur la scène. Elle offre aussi quelques-uns des moments très dérangeants de la mise en scène percutante.

La grande force de ces Damnés c'est l'intensité de l'interprétation. Sous la direction d'Ivo van Hove ces formidables comédiens qui constituent l'une des plus prestigieuses troupes au monde semblent être allés puiser au fond d'eux-même des émotions extrêmement puissantes. La présence de la caméra semble les décupler. La distribution est extrêmement bien réussie. Didier Sandre est un patriarche impérial. Eric Génovèse / Von Aschenbach est glaçant de cynisme. Denis Podalydès est un Baron Konstantin d'une extrême dureté. Guillame Galliène / Friedrich Bruckmann est un étonnant arriviste prêt à tout. Loïc Corbery / Herbert Thallman et Clément Hervieu-Léger / Günther von Essenbeck sont d'une très grande sensibilité. Elsa Lepoivre est une éclatante, sublime, fabuleuse Sophie von Essenbeck. Enfin celui qui éblouit le plus par sa composition extraordinaire est Christophe Montenez qui sublime les errances de Martin. On a hâte de le revoir très vite dans la salle Richelieu.

Ivo van Hove donne des Damnés une vision qui porte la perversion à son paroxysme, que ce soit plus particulièrement au travers du personnage de Martin, le petit-fils à la sexualité et la personnalité perturbés, ou dans la grande et troublante scène de la Nuit des Longs Couteaux. Chacun des personnages est habité par cette perversion, plus ou moins profondément. Aucun ne semble pouvoir y échapper, pas même Günther le musicien. Martin finira par vendre son âme au diable, payant le prix cher, fustigeant le public qui a laissé faire sans bouger, témoin passif de la montée du monstre.

Comment ne pas faire de parallèle avec le monde actuel. Comment ne pas penser à la montée des nationalismes en Europe, des intégrismes un peu partout dans le monde. Lors des deux dernières représentations dans le cadre du Festival d'Avignon comment ne pas trouver Les Damnés d'une redoutable actualité.
10 sept. 2016
9,5/10
7 0
Toute vie de spectateur est traversée par des événements d’exception. Des spectacles attendus, imaginés, espérés, rêvés. Des sorties programmées longtemps à l’avance, des soirées nécessitant un rituel hors-normes. Et parmi ces expériences particulières, certaines, rares et précieuses, sont à la hauteur de nos attentes, voire les surpassent. Ces représentations sont celles dont les souvenirs forgent notre ADN de spectateur. Les Damnés d’Ivo van Hove fut pour moi l’une de ces expériences magiques.

L’immensité de la Cour d’Honneur est naturellement, logiquement, parfaitement exploitée par le metteur en scène belge. Parterre orange immaculé, grand écran en fond de scène, peu d’éléments de décor. Juste de quoi se changer et se maquiller côté jardin, et six cercueils côté cour. Des cercueils vers lesquels nous méneront la succession de drames, assassinats et crimes qui ponctuent la pièce. Ivo van Hove interprète le scénario de Visconti – l’histoire de la famille Essenbeck, riche propriétaire d’aciéries en Allemagne à l’heure du triomphe du régime nazi – comme « une célébration du Mal ». Comment, de compromissions en trahisons, de meurtres en manipulations, chacun tente-t-il de se rapprocher d’un pouvoir coupable de toutes les ignominies ?

Le résultat est noir, glaçant, dérangeant, perturbant, certes. Mais il est surtout immensément beau. Tout est dans l’épure et la verticalité chez Ivo van Hove. Rien de superflu, chaque geste est précis, correspondant à un objectif bien défini. Conscient de diriger d’immenses comédiens, le metteur en scène leur fait déployer une infinie palette d’émotions, surlignées par la sonorisation qui permet encore davantage de nuances. D’une Elsa Lepoivre impériale et shakespearienne à un Guillaume Gallienne tranchant et inquiétant, d’un Eric Génovèse maléfique et mielleux à une Jennifer Decker mutine et sensuelle, d’une Adeline d’Hermy touchante et vulnérable à un Denis Podalydès fourbe et odieux, d’un Loïc Corbery doux et violent à un Clément Hervieu-Léger gracieux et fragile…tous sont sublimés dans la « Cour d’Ivo ». Cette chaîne humaine et maléfique a pour point de départ Joachim von Essenbeck, le patriarche, incarné par un Didier Sandre tout en retenue. La scène où il bascule, cédant à la compromission, est le premier moment fort du spectacle. Sur fond de clarinette (Clément Hervieu-Léger nous révéle ici un autre de ses talents), Ivo van Hove projette en gros plan les doutes de Joachim. Les secondes s’éprennent, on passe du plan large de la fête familiale au cadre serré qui capture les larmes de Didier Sandre et l’on est saisi par tant de beauté.

A l’autre bout de la chaîne et de la lignée : le jeune Martin, fils de la baronne Sophie von Essenbeck, considéré par Ivo van Hove comme le personnage central de l’histoire. « Un caméléon, un nihiliste sans ambitions, qui ne pense qu’à sa survie ». Christophe Montenez incarne à merveille ce nihilisme, cette absence totale de scrupules, cette incapacité à éprouver le moindre sentiment. Il nous glace, nous transporte, nous amuse, nous émeut et nous terrorise. Car son Martin nous fait toucher du doigt un danger terriblement actuel qui rôde et nous menace… Et si les Damnés d’Ivo van Hove sont inoubliables, c’est aussi parce qu’il est primordial de les toujours garder en mémoire.
20 juil. 2016
9/10
60 0
Représenter l’horreur, personnifier la haine, montrer la mort. Ivo van Hove a fait fort dans cette mise en scène dérangeante des Damnés de Visconti.

Dans l’enceinte de la Cour d’honneur du Palais des Papes, les gradins tremblent à l’arrivée des premiers personnages. Toute la pièce sera ainsi : dans une ambiance lugubre, terrorisante, imposante. Un sol de revêtement orange figure « l’appareil bureaucratique de l’Etat » précise Tal Yarden, responsable vidéo du spectacle. Sur fond d’images documentaires, les comédiens font revivre des épisodes clés de l’Allemagne de 1933-1934 : l’incendie du Reichstag, les autodafés allemands ou la Nuit des longs couteaux symbolisée par un épisode sanglant dans lequel Konstantin von Essenbeck (Denis Podalydès), membre de la S.A, après une beuverie démente et obscène, termine dans un bain de sang. C’est un spectacle effroyable mais criant de vérité.

Personnellement j'ai apprécié ce spectacle d'une puissance comme je n'en avais jamais vu. Je pense qu'on ne vit pas la même chose en y assistant au Palais de Papes qu'en le regardant à la TV. J'ai été conquise, choquée mais conquise.

A voir ce que cela donne en Salle Richelieu !
16 juil. 2016
8/10
29 0
Quel autre endroit que le Palais des Papes érigé par l’inquisiteur Benoit XII et le fastueux Clément VI pouvait accueillir le retour de la Comédie Française au Festival d’Avignon ?

La violence et la décadence de la famille von Essenbeck imaginée par Luchino Visconti dans Les damnés résonnent étrangement dans les effluves de faste et de seigneurie sur lesquelles reposent les fondations du Palais. Prés de 700 ans après, Ivo van Hove et la troupe du Français plantent dans l’espace monumental le décor d’une fresque sulfureuse sur fond de montée du nazisme, de soif de pouvoir, de déchirures familiales et d’ambitions politiques.

Sur scène, un décor réduit à sa plus simple expression : un vaste plateau orange (couleur de feu) bordé à cour par 6 cercueils ouverts qui attendent leurs victimes et à jardin par des tables, miroirs, lits, portants devant lesquels les comédiens s’habilleront et se prépareront au fil des scènes. En fond de plateau un vaste écran projettera les images tournées en direct par l’équipe de Tal Yarden, fidèle au metteur en scène flamand. Au dessus de l’écran, 4 musiciens souligneront les moments forts du spectacle.

Le décor monacal est planté, le récit de l’horreur peut débuter. La richissime famille d’industriels von Essenbeck s’apprête à fêter l’anniversaire du patriarche, Joachim von Essenbeck (Didier Sandre). L’homme a fait fortune dans la sidérurgie. Il pleure son fils aîné, mort pendant la première guerre mondiale et condamne Hitler et ses idées ; mais il s’allie la mort dans l’âme au parti et met ses usines au service de l’armement de guerre. Autour de lui, Sophie (Elsa Lepoivre), sa belle-fille devenue veuve, calculatrice et ambitieuse, est la mère de Martin von Essenbeck (Christophe Montenez), jeune homme torturé à la sexualité ambigüe. Elizabeth (Adeline d’Hermy) la nièce de Joachim est là, avec son mari Herbert Thalman (Loïc Corbery), le juif libéral opposé aux nazis ; Konstantin von Essenbeck (Denis Podalydes) membre des SA, Gunther von Essenbeck son fils (Clément Hervieu-Léger), Aschenback (Eric Genovese), un cousin membre des SS est là, de même que Fredriech Brukman (Guillaume Gallienne), ingénieur de l’usine familiale et amant de Sophie von Essenbeck. L’annonce de l’incendie du Reichstag va plonger la famille dans le chaos et la démence. Meurtres, inceste, pédophilie, ambitions, rage et fureur vont décimer la prospère famille jusqu’à l’anéantissement via l’avènement de la haine.

Dans un dispositif chirurgical, Ivo van Howe entraîne les spectateurs dans la tourmente et la folie qui vont faire vaciller cette famille. La video tournée en direct par l’équipe de Tal Yarden (il faudra au spectateur s’habituer à la présence du caméraman qui suit les comédiens sur scène) est diffusée en temps réel sur le fond de scène. Le procédé intensifie à la fois l’horreur et magnifie le jeu des comédiens mais peut aussi distancier le spectateur en le laissant en marge de la violence exprimée. Alors que les cercueils accueillent leurs victimes, les cuivres des musiciens rugissent et les comédiens viennent faire face au public passif dans un silence polaire violemment éclairé. Le jeu reprend et l’écran diffuse les images des victimes hurlant dans leurs cercueils leur désespoir, leur résignation ou leur rage. Il sera d’ailleurs intéressant de voir comment la mise en scène sera adaptée à la salle Richelieu cet automne.

Le tout est à la fois moralement glaçant et glacialement clinique. La multiplication des effets, le visages des comédiens filmés et projetés, les images d’archives (incendie du Reichstag, Dachau, nuit des Longs Couteaux…), l’éclairage violent du public à chaque personnage sacrifié sur l’autel des ambitions et de la rage sont contrebalancés par de sublimes images et scènes comme le seul regard trouble de Martin quand il est en présence des enfants ou de sa mère, les larmes d’Elizabeth, la résignation de Herbert Thalman quand il entre dans son cercueil, la froideur impénétrable et vénéneuse du regard de Aschenback, la folie ivre et décadente de Konstantin dans une scène d’une crudité et d’une nudité rageuses.

Cette mise en scène implacable et parfois trop distanciante pour le public est admirablement servie par l’interprétation magistrale des comédiens-français : de Didier Sandre, mélancolique et résigné à Eric Genovese en insidieux reptile, en passant par Elsa Lepoivre, calculatrice et diabolique, Denis Podalydes, comme toujours remarquable caméléon au service de ses rôles, ou Christophe Montenez, confusément instable à la fois bourreau et victime, l’équipe de Eric Ruf propose ici une effroyable, glaciale vision d’une famille qui plonge dans la folie la plus abjecte.

En ces temps de folie et de terreur, de raisons qui vacillent et d’horizons brouillés par des relents de nationalisme et d’extrémisme, Ivo van Hove et la troupe du Français prouvent s’il en était encore besoin que le théâtre existe aussi et surtout pour s’opposer à la folie, à la haine rampante et l’ignorance sourde par ses témoignages brûlants, ses messages et valeurs indéfectiblement proclamés face à l’ignominie et la fureur des hommes.
9 juil. 2016
8,5/10
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La montée du nazisme fait rage et gagne en puissance en Allemagne en cette année 1933.

C'est dans ce contexte politique très fort que le scénario s'attache à nous dévoiler le portrait glaçant et saisissant de la famille Essenbeck, à cet instant précis et crucial où elle bascule dans l'horreur la plus abjecte. A trop vouloir s'emparer du pouvoir et courir après une folle idéologie, il se pourrait bien que chacun y laisse des plumes, au sens propre comme au sens figuré.

Après son sublime Kings of War donné à Chaillot cette saison, Ivo van Hove poursuit ses créations autour des thèmes du pouvoir, de la manipulation morale et de la mort en s'emparant avec force et virtuosité du scénario des Damnés de Visconti, film de 1969 qui fit scandale et dont il assure ne pas l'avoir visionné depuis bien longtemps. A ses côtés, la troupe de la Comédie-Française signe son grand retour dans la Cité des Papes après vingt-trois ans d'absence. Ce qui marque d'emblée dans cette production, c'est l'important travail scénique, la technicité imparable et la direction d'acteurs magistrale. Déjà venu à deux reprises à Avignon avec Tragédies romaines en 2008 et The Fountainhead en 2014, le directeur du Toneelgroep d'Amsterdam frappe un grand coup pour cette nouvelle édition en signant sa première et flamboyante mise en scène avec la Troupe au sommet de sa forme.

Le début a des allures de générique dans lequel la vidéo live se mêle au portrait succinct du personnage avec sa place ou son rôle dans la famille. On le voit peu de temps, mais Didier Sandre fait une apparition mémorable. Il est un épatant patriarche à la tête d'une influente aciérie. Clément Hervieu-Leger est touchant en Gunther, fils effacé. Éric Genovèse quant à lui est un nazi impressionnant. Le couple Tallmann, formé par la sensible voire poignante Adeline d'Hermy et le magnétique Loïc Corbery est touchant. Ce dernier se montre une fois de plus bouleversant dans plusieurs scènes : "Il est trop tard pour soulager nos consciences" dit-il. Son discours final est bouleversant aux larmes, à la fois poignant et lucide. La fabuleuse Elsa Lepoivre se montre envoûtante et d'une justesse inouïe en Sophie, dominatrice et conspiratrice qui chutera de haut. La scène de son humiliation par son fils Martin est mémorable, engluée dans du goudron recouvert de plumes, tout comme sa mort aux côtés de son amant devenu mari, éblouissant Guillaume Gallienne. Denis Podalydès aussi fait preuve d'une grande maîtrise de son rôle de Konstantin qui exerce un odieux chantage grâce à ses appuis dans les SS et la Gestapo, finissant nu comme un vers en train de glisser sur un sol savonneux en compagnie de Sébastien Baulain. Il faut le voir faire le salut nazi au milieu de la cour d'honneur tandis que la vidéo habille ce plan fortement évocateur. Mais c'est Christophe Montenez, dont le rôle de Martin est au cœur de l'intrigue, qui attire tous les regards, et pas uniquement lorsqu'il se met entièrement nu avant de s'enduire de cendres comme pour s'en imprégner à l'aube du massacre final. Androgyne, travesti, pédophile, pervers et fou profond, son jeu nous touche.

Personnage complexe et torture, il détient en lui le mal qui couve tandis que les petites filles, Erika et Thilde, les enfants d'Herbert et Elisabeth Tallmann, symbolisent les dernières onces d'innocence sur le plateau. Il passe avec conviction du manipulé au manipulateur. Chaque adulte n'est plus qu'un pion, une marionnette dans les mains d'autrui puis cadavre, déposé de force ou de gré dans les cercueils, avec lutte ou résignation. Le dernier plan est littéralement saisissant et nous ne pouvons nous empêcher d'y voir une douloureuse référence à la tuerie du Bataclan.
Tout fonctionne parfaitement dans un climax froid voire glaçant avec une maîtrise complète de l'espace. On passe constamment du plateau à l'écran, à l'aide d'images live ou d'archives. Notre regard est ainsi démultiplié. Il est même capturé par la caméra qui renvoie le reflet du public, complice tacite de cette barbarie et témoin impuissant du drame qui se noue. Le seul défaut que l'on pourrait mettre en avant sur ces Damnés serait peut-être justement une présence un peu trop appuyée de la vidéo projetée sur l'écran central et qui crée une distance regrettable entre le spectateur et les acteurs, pourtant captivants. Nous sommes comme happés par cette technique au détriment d'autres éléments scéniques, nombreux et lourds de signification comme toujours avec Ivo van Hove qui ne laisse rien au hasard. Cependant, la scénographie de Jan Verseweyveld est fabuleuse avec, à jardin, des tables d'artistes dont le miroir est encadré de grosses ampoules pour la régie des changements d'apparences (maquillage, coiffure, habillage) qui se feront à la vue de tous, ainsi que des lits, témoins d'une néfaste évolution. A l'opposé, côté cour, six cercueils ouverts en attente de recevoir un cadavre pour la vie éternelle. Les sons, les images et les émotions se juxtaposent puis s'épousent parfaitement dans une mise en scène sombre mais éclairée par le génie d'Ivo van Hove.

Le texte est fort et les images durablement marquantes pour ces Damnés teintes d'une étonnante actuelle bouleversante où l'humanité s'en est allée. Par cette technicité sans faille, nous pensons bien évidemment à Patrice Chéreau mais Ivo van Hove apporte sa touche personnelle avec la virtuosité, l'intelligence et la pertinence sui lui sont propres. Le théâtre se fait cinéma et inversement avec la présence de musiciens directement sur le plateau, renforçant la tension dramatique qui s'accroît. Cette pièce, politique, témoigne d'une grande maîtrise des thèmes de la fascination, du pouvoir et des atrocités actuelles, comme le miroir d'un monde de violence dont lequel nous évoluons. La production ouvrira la saison de la salle Richelieu de la Comédie-Française à Paris mais devrait déjà conquérir le cœur des festivaliers comme le notre a chaviré en cette première représentation très attendue. "Pour que le monde sache et n'oublie jamais" dit Herbert. Nous concernant, nous oublierons difficilement ce souvenir d'une création immanquable. Et nous vous assurons que les frissons qui nous ont parcourus dans le dos ce soir-là n'avaient rien à voir avec le vent qui s'était levé dans la cour d'honneur à la nuit tombée.