Critiques pour l'événement Les Créanciers
25 juin 2018
9/10
43 0
Règlement de comptes !

Malheureux en amour et misogyne, Strindberg a écrit là une pièce féroce dont les dialogues sont ciselés comme des lames de rasoir.

Un homme délaissé, qui a beaucoup souffert, revient se venger de la femme qu'il a adoré.
Didier Sandre est prodigieux dans le rôle de ce mari bafoué et manipulateur.
A ses côtés, Sébastien Pouderoux et Adeline d'Hermy incarnent à merveille leurs personnages.

Les trois protagonistes s'affrontent.
C'est brillant, rythmé, incisif et ... impitoyable.

La vengeance est un plat qui se mange froid !
13 juin 2018
9/10
26 0
Je sors à chaque fois fascinée par cette pièce de Strindberg. Dans « Les Créanciers », il est question des fantômes du passé qui resurgissent, sommant de payer la dette amoureuse et contrariant le présent. Gustaf est l’homme du passé, venu tourmenter dans leur villégiature Adolf, l’homme du présent, et Tekla, la femme qu'on lui a ravi. Gustaf se lie d’abord d’amitié avec Adolf pour semer le mal avant de se dévoiler à Tekla.

Ce que j’ai vu au Studio est une pièce sans fond. La langue et le propos de Strindberg sont infinis : tout est affaire de composition et de performance d’acteurs. Les acteurs font le texte, faisant ressortir certaines répliques par leur jeu, en créant un trio réaliste et déséquilibré juste ce qu’il faut pour que le jeu d’échec se mette en place. Anne Kessler qui signe cette mise en scène a choisi une distribution pour le moins étonnante sur le papier : Didier Sandre est Gustaf, Sébastien Pouderoux Adolf et Adeline D’Hermy joue Tekla. Je connaissais seulement les créanciers dans une version où les deux hommes ont peu ou prou le même âge (mes de Fréderic Fage, passée par Avignon) et je n’aurais jamais imaginé ce trio. Pourtant, cette composition fonctionne à merveille.

Didier Sandre offre une palette de jeu au sommet de son art entre perfidie et miel du manipulateur en quête de sa proie. D’une cruauté assassine, tour à tour ami, amoureux et persécuteur, Didier Sandre joue avec une justesse qui fait douter de la nature de son personnage : c’est subtil… magistral. Je regrette seulement son regard fuyant, souvent tourné vers le sol et ne connectant jamais avec la salle.

Adolf est le bel homme, le jeune premier, artiste talentueux que l’on s’attend à voir briller mais qui à l’inverse est la sombre victime de toutes ces créances. Cette difficile partition, en contre-emploi, est très bien jouée par Sébastien Pouderoux qui interprète de manière à ce que nous maintenions notre attention sur le personnage principal de Gustaf. Sébastien Pouderoux prend les coups qu’on assène à son personnage. Il joue noblement ce rôle et l’on se prend de pitié pour lui.

Adeline d’Hermy, cette voix si charnelle et envoûtante, paraît mutine et revêche. Libérée d’un homme qu’il l’a « dressée » lorsqu’elle était encore jeune fille (notons la "légère" misogynie de M. Strindberg), elle semble prendre sa liberté en asservissant un autre homme à son amour. Frivole ou en quête de liberté ? Victime de l’un et bourreau de l’autre ? Son personnage est ambivalent et Adeline d’Hermy joue tout en nuance, sans donner de réponse.

Les maux de ces trois personnages sont inextricables, insolvables. Rien n’absout le passé et Strindberg fait surgir toute la complexité du sentiment amoureux avec ces trois personnages pétris de doutes et de souffrances. Les corps supportent les mots et s’enlacent furtivement : Strindberg est implacable.

Malgré une mise en scène un poil trop statique car concentrée sur le texte, j’ai adoré la pièce. Du grand théâtre !
5 juin 2018
9/10
22 0
Les Créanciers d’August Strindberg, 1889, mise en scène d’Anne Kessler.
Amour, douleur, manipulation… Magnifique.
Dans un hôtel en bordure de la mer Baltique, Adolf de santé fragile est en villégiature avec son épouse Tekla auteure en vogue et de caractère assez frivole.

Gustaf ex-époux de celle-ci va se lier d’amitié en tout incognito avec Adolf. Son seul but étant de se venger de l’abandon subit quelques années plus tôt par Tekla.
Dans ce trio chacun à des créances à régler.
« Si l'amour n'est pas une monnaie, il n'est pas un acte gratuit non plus : Il laisse des créances dans le cœur des amants ».
*Tekla est redevable de son époux qui l’a introduit dans les milieux littéraires.
* Adolf est redevable de Gustaf de l’avoir aidé à affronter sa dépression. Mais il est anéanti et dominé par Tekla.
*Gustaf pervers et manipulateur est dans le ressentiment.
Tous trois sont des êtres perdus, déchirants dans leur désarroi et leur souffrance.
C’est un véritable Triller. Les mots blessent et tuent.
« Tes paroles entrent en moi comme des lames, je sens qu’elles coupent, qu’elles coupent quelque chose, mais je ne puis les empêcher ».
La scénographie est simple, élégante, esthétique. Nous ressentons l’ambiance des stations balnéaires de l’époque. C’est lumineux, l’océan est proche…
Dès les premiers instants, nous sommes happés par ce texte magnifiquement interprété par Didier Sandre, Sébastien Pouderoux, Adeline D’Hermy. Tous trois nous émeuvent et nous enchantent.
10/10
30 0
... Un spectacle passionnant. Un moment rare du théâtre de Strindberg. Incontournable.
1 juin 2018
8/10
26 0
Les créanciers … l’article défini est important dans le titre de cette pièce. Ainsi, on sait qu’ils sont plusieurs et on se doute que le règlement des créances ne va pas se faire sur le mode Bisounours.

L’histoire démarre lors de la villégiature sur la cote nordique d’Adolf et Tekla, quand Gustav propose à Adolf (artiste sur le déclin à cause d’une maladie) de lui révéler la source profonde de sa dépression : une histoire d’amour et du coût de celle-ci.

L’auteur suédois Strindberg fait donc évoluer trois personnages mais ils ne sont que deux à la fois sur scène dans des face à face intenses entre Gustav, l’ex-mari, Adolf le mari et Tekla l’épouse, que je qualifierais d’affrontements.

Cette ‘tragi comédie’ ainsi qu’August Strindberg l’a définie lui-même, est un huis clos où la tension dramatique va monter très haut puis des pointes d’humour (assez noir, admettons-le) ‘ré -humaniseront’ un peu les personnages et obtenir un tel résultat où les émotions sont si contrastées n’est pas chose aisée… Cependant grâce au casting, surprenant à première vue, des trois protagonistes, et à la mise en scène brillante d’Anne Kessler. Les déplacements des comédiens sont chorégraphiés avec bonheur. Le ballet des corps est réussi : on y ressent des frôlements sensuels et puis l’instant suivant la violence des propos assénés.

Didier Sandre dans le rôle de Gustav mène cette danse avec brio usant d’humour et de méchanceté à point nommé, Sébastien Pouderoux oscille juste comme il faut entre bonheur et désespoir et Adeline d’Hermy, bien qu’un peu grimaçante au début de la pièce, trouve parfaitement sa place en jouant tour à tour l’ingénue puis la manipulatrice.

Oui c’est une pièce où tout le monde joue sur une large palette et c’est très réussi.
1 juin 2018
10/10
40 0
C'était la dernière créance,
Et le noir sur la scène est tombé.

Et là, une ovation et de multiples bravi ont salué une heure et vingt minutes de bonheur théâtral !
Une leçon !

Il n'est pas souvent donné de redécouvrir une pièce, un texte.
Il est assez rare, dans un huis clos, de recevoir un moment dramaturgique d'une telle force, d'une telle puissance.
C'est ce qu'hier soir, j'ai ressenti à la première de ces « Créanciers ».

« Les créanciers », pour être exact. Avec l'article défini devant, parce que l'on sait qui ils sont, ces gens qui vont régler leurs comptes.

Ce qui se joue, dans cette œuvre du dramaturge suédois, c'est la prise de conscience de la dette, en matière amoureuse.
Que dois-je à l'autre lorsque je l'aime, que me doit cet autre ? Oui, lorsque l'on aime, on devient débiteur.

Et bien entendu, la dette, ce compte-là, doivent être parfois soldés. Lorsque l'on n'aime plus, ou bien lorsque la jalousie, la possessivité s'installent.

Et puis, ce que je donne à l'autre, n'est pas ce que j'aimerais me donner, également ?

Strindberg fait se débattre ses personnages avec tous ces éléments de réflexion, toutes ces questions.
Tekla a épousé en seconde noces Adolf. Son premier mari, Gustaf, vient régler ses comptes, en rendant jaloux son successeur, sans se faire connaître.

Il y a dans cette pièce une dimension brutale, cruelle, voire monstrueuse.
Tout ceci sera exposé de nature quasi clinique, comme si nous observions des cobayes dans un laboratoire de recherche où l'on pratique des expériences scientifiques.

« Tu vas assister à la dissection d'une âme humaine », fait dire Strindberg à l'un de ses personnages.
C'est ici la grande force du travail d'Anne Kessler, qui elle aussi, dissèque non seulement le caractère monstrueux, mais également le côté paradoxal de tout ceci.

En effet, le dramaturge se garde bien de remettre en cause ou en question l'amour. Il dit « simplement » que dès que l'on aime, il faut donner, et le plus souvent courir à sa perte.

La metteure en scène qui une nouvelle fois nous prouve son attachement à cet auteur nordique, nous démontre ici sa très grande maîtrise de la direction d'acteurs.
C'est un bonheur que de voir évoluer Melle D'Hermy, et Messieurs Sandre et Pouderoux.

Tout ceci est millimétré, d'une infinie délicatesse et en même temps d'une incroyable puissance.

Tour à tour, une grande sensualité ou une vraie tension nous prennent véritablement aux tripes.
Melle Kessler réussit de mieux en mieux à traduire sur un plateau, à partir d'un texte (ici les belles traduction et adaptation d'Alain et Guy Zilberstein) les passions des âmes mais également celles des corps.
Des corps qui se se frôlent, s'étreignent, s'embrassent, mais qui également se bousculent, s'empoignent avec une grande violence. Parfois, nous assistons à une véritable chorégraphie.

La distribution, qui sur le papier, m'a d'abord étonné, se révèle être d'une grande cohérence et d'une réelle cohésion. (Réussir un « casting », oser, c'est aussi la marque d'un bon metteur en scène...)

Didier Sandre, de sa voix reconnaissable entre toutes, nous donne un moment délicieux de jeu et d'interprétation. Le comédien est encore et toujours prodigieux de présence.
Il nous fait beaucoup rire (car on rit aussi, dans cette pièce, c'est une tragi-comédie, insiste l'auteur.) en proférant des horreurs. Anne Kessler a réussi à faire émerger l'humour noir, la féroce causticité du texte.

Sébastien Pouderoux quant à lui est parfait de fragilité et d'ambivalence, dans ce rôle difficile et exigeant. Il n'en fait jamais trop, le curseur est à sa juste position.

Adeline d'Hermy m'a ravi grâce à sa large palette de jeu, et grâce à toutes les émotions qu'elle parvient à dégager de sa partition. Certes, elle est souvent ingénue, espiègle, rouée, mais elle est également bouleversante d'humanité.

Ainsi donc, je me répète, ces quatre-vingt minutes relèvent du bonheur.
Si vous n'avez pas encore votre place au Studio théâtre de la Comédie Française, ruez-vous toutes affaires cessantes sur votre téléphone.
Anne Kessler signe une version de ces Créanciers à l'image de la belle scénographie très éclairée de ce huis-clos : lumineuse, la version !