Critiques pour l'événement Légende d'une vie
2 juin 2018
9/10
51
Karl Amadeus Frank écrivain célèbre est adulé par sa femme, son fils et la société viennoise. Son fils Friedrich est écrivain. Il est écrasé par la glorieuse postérité de son père.
Comment peut-on s’épanouir, croire en soi et vivre l’héritage d’un père aussi admirable et exemplaire.
« J’ai pour père un monument… le poids d’un bloc de marbre »
« … juste parce que je suis le fils de quelqu'un ... juste parce que la gloire me colle à la peau… »
Mais la vérité, les non-dits vont surgir. Karl Amadeus est-il aussi parfait que sa biographe et sa femme le racontent ?
« Que sait le monde d'une personne ? Ce que nous savons les uns des autres, nous ne le savons que grâce à l'amour. »

Ces révélations permettront-elles à Friedrich de se libérer de l’image imposante du père et s’épanouir ?

L’adaptation de Caroline Rainette ne met en jeu que deux des personnages, Friedrich et Clarissa. Cela crée une intimité et une sobriété qui intensifie l’émotion et donne une grande place à ce texte magnifique.

Caroline Rainette et Lennie Coindeaux nous émeuvent et nous réjouissent en nous transportant dans l’univers de Zweig.

Vu au Théo théâtre en juillet dernier, j'ai beaucoup aimé leur travail.

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Lundi 4 juin 2018
31 mai 2018
8/10
91
Notre père qui êtes trop aux cieux, que votre nom soit démystifié !

Pas facile d'exister, lorsque vous êtes un jeune poète publiant son premier recueil, alors que votre père, récemment décédé, était une véritable institution littéraire, immense star dans son domaine.

Difficile d'exister par soi-même, difficile de se faire un prénom, difficile de se débarrasser de de l'écrasante figure paternelle. Une figure héroïque, géniale, sans défaut, sans tache, et encensée universellement.

Tel est le point de départ de cette pièce de jeunesse écrite par Stefan Zweig, écrite en 1919.
L'auteur va commencer à s'attacher à explorer les zones d'ombre de l'Humain, les dissimulations des choses, les mensonges, petits ou grands qui jalonnent les existences.

Il va également dans le cas présent disséquer une relation père-fils très complexe.
En effet, Friedriech, ce jeune poète débutant, va s'apercevoir que la statue du commandeur paternelle est en fait un colosse aux pieds d'argile.

Le père a « fauté », si tant est que ses agissements relèvent de la transgression de l'ordre moral en vigueur en ce début de XXème siècle, époque à laquelle se déroule l'action.
La faute a été dissimulée jusqu'au jour où Clarissa, la secrétaire-biographe du génie disparu décide de soulager sa conscience.

Friedriech va enfin comprendre que son père n'était pas ce que son entourage prétendait qu'il fût.
La figure du père sera complètement désacralisée et le fiston pourra enfin exister.

Carole Rainette a d'une part traduit la pièce et l'a surtout adaptée.
Ce genre de démarche peut s'avérer très risqué. En gros, ça passe ou ça casse.
Ici, le risque a complètement payé.

De six personnages, elle a réduit la distribution à deux, Friedriech et Clarissa, et a élagué avec une grande pertinence le texte, tout en lui conservant sa substantifique moëlle.
Avec un parti-pris très judicieux : rendre un personnage absent on ne peut plus omniprésent : l'épouse du génie, celle qui a orchestré sciemment la « pureté » et la « grandeur d'âme » de son écrivain de mari.

Melle Rainette, par ailleurs metteure en scène, joue le rôle de Clarissa, et Lennie Coindeaux interprète Friedrich.
Le comédien, notamment dans la première partie, est on ne peut plus convaincant en jeune homme complètement écrasé par l'image du pater familias.
On sent le découragement, la colère, l'étouffement, le poids trop lourd à porter.

Carole Rainette, quant à elle, aura une place plus importante dans le second « acte », la révélation de la vérité.
Elle aussi est très crédible, j'ai vraiment été pris par sa manière de nous dévoiler la part d'ombre, la « trahison » et la dissimulation originelles.

Ces deux-là forment un véritable duo de théâtre, équilibré, fonctionnant pleinement et faisant émerger très finement les ressorts psychologiques de leur personnage.

La mise en scène est efficace, sobre, avec utilisation d'un moment video destiné, je cite « à faire le lien avec le passé de l'intrigue ». Des extraits de vieux films et une voix off prennent le relais de la lecture d'une lettre.
Je dois avouer que ce n'est pas le moment qui m'a le plus passionné.

Je ne saurais passer sous silence la voix off de Patrick Poivre d'Arvor, voix d'un journaliste questionnant Friedriech.

Une nouvelle fois, l'ex-présentateur du JT de TF1 confirme que Comédien, même avec une seule voix off, c'est un métier. Comprenne qui veut, comprenne qui peut.

Il faut mentionner que la fin de la pièce est très positive, les personnages sortant tous les deux victorieux de cette confrontation avec des absents et le passé qui y est associé.

C'est donc un moment bien intéressant de théâtre qui nous est proposé, avec une vision à la fois claire et originale d'une pièce qui n'est pas si souvent montée que ça.
8 juil. 2017
8/10
33
Léonore, veuve du poète Karl Amadeus Franck a organisé, une soirée pour mettre en lumière leur unique fils Friedrich, le jeune homme est mal à l’aise, cette soirée il n’en veut pas, se trouve petit et bien peu de chose, il est assez clairvoyant pour comprendre qu’on ne lui laissera aucune chance.

Clarissa, secrétaire et biographe du grand homme est chargé de réaliser cette soirée de bienfaisance, elle s’active, s’agite, s’énerve après Friedrich qui traine des pieds, ne veut pas rencontrer les nobliaux qui ne viennent là que pour se montrer.

La soirée passe et le vernis va craquer... Leonore avec l’aide de Clarissa avait « inventé » la légende de Karl. Il y avait une femme, celle du cœur, Maria, trop « simple » pour devenir l’épouse d’un grand homme. Friedrich découvre le vrai visage de son père, et comme lui, une jeune femme aimante vit dans son ombre...

Ce secret de famille le soulage, et Clarissa décide aussi de reprendre la biographie, la véritable cette fois.

On peut faire confiance à Caroline Rainette, elle aime les auteurs – et comment être insensible à Zweig ! – elle a adapté, remanié ce très beau texte, aidée par l’excellent Lennie Coindeaux, une révélation ! On sent le travail de mise en scène, rien n’est laissé au hasard, tout est vivant et dense.
Et aussi une curiosité, les scènes projetées, tirées d’un film muet noir et blanc d’un certain Alfred Hitchcock.

Le succès de ce spectacle ne se dément pas et il est mérité.
1 avr. 2017
9,5/10
16
Un ange passe au Théo Théâtre, et vous avez sacrément intérêt à aller le voir, dans 10 ans vous pourrez dire « Vous savez, je l’ai vu quand il avait 25 ans ».

Légende d’une Vie est une des rares pièces de Stefan Zweig, je l’ai découverte hier. Je reste souvent froid devant les textes de Zweig, que je trouve surannés, pourtant je suis rentré immédiatement dans ce texte, qui dépeint les pratiques d’une époque révolue, quand les mariages se faisaient pour allier position sociale, fortune et nom, quand les vieilles douairières tenaient avec une force violente l’image de la perfection familiale, au prix de la dissimulation de nombreux secrets. J’ai aimé la façon dont Légende d’une Vie aborde le sujet, la pression sociale sur le fils d’un poète célèbre (je ne peux m’empêcher de penser au sort du fils de Rudyard Kipling, pour qui avait été écrit Tu Seras Un Homme Mon Fils) à qui a été imposée une première lecture publique de ses poèmes, la découverte progressive de sa passion pour une cousette, la découverte progressive des pans cachés de la vie de son père, jusqu’à ce passé ressurgisse, jusqu’à ce que la vérité apparaisse, jusqu’à ce que l’image du père s’humanise, jusqu’à ce que chacun puisse enfin assumer son destin.
En voix off, un Patrick Poivre d’Arvor joue son rôle de journaliste pompeux qui sait surtout s’écouter parler, c’est précieux pour l’image de la pièce, ça lui donne de la visibilité.
Légende d’une Vie est produit par la Compagnie Thylen, sur scène, c’est Lennie Coindeaux, et Caroline Rainette. Elle a traduit et adapté le texte (c’est donc elle que je dois remercier pour avoir peigné la langue et la rendre actuelle !), ils signent la mise en scène, ils jouent. Ils jouent bien. Vraiment bien.
J’ai été bluffé par le jeux de Lennie Coindeaux. Retenez bien ce nom. Il a 26 ans, il joue de façon magistrale. J’ai eu l’impression, hier soir, de voir un comédien mûr, mature, expérimenté. Il est encore tout jeune, il joue comme si il avait l’expérience d’un Francis Huster à 40 ans, au sommet de sa carrière. Il est dans le rôle dès le premier instant, ne le quitte pas un instant, il joue bien, juste. C’est pour recevoir ce genre de cadeaux que je vais dans les petites salles, pour sortir de la salle le souffle coupé par ce que je viens de voir, de recevoir, et là… juste waow.
J’ai bien sûr apprécié la mise en scène, son adaptation à l’espace particulier du Théo Théâtre. Et le travail sur les lumières, qui vient soutenir chacun des moments de la pièce.
Hier soir, c’était leur sixième représentation. Il jouent jusqu’au 17 février, les jeudi et vendredi à 21h00. Il vous reste 8 chances d’aller les voir. Ne les laissez pas passer.
A la fin de la pièce, applaudissez. Et applaudissez encore. En sortant, félicitez les, ils sont professionnels jusqu’au bout, le temps que vous remontiez, ils sont là pour vous saluer, vous remercier.
Lennie, Caroline, vous méritez un triple bravo, vous méritez une grande carrière.