Critiques pour l'événement Le Faiseur de Théâtre (Déjazet)
21 janv. 2019
7/10
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« Utzbach ». C’est déjà pour Bruscon l’enfer que de se retrouver à jouer à Utzbach, village paumé d’Autriche où tout n’est que poussière, humidité et inhospitalité. Arrivé pour donner une représentation de sa comédie grandiloquente « la roue de l’Histoire » avec ses compagnons de scène qui ne sont autres que femme et enfants, Bruscon s’indigne de tout et déclare détester le théâtre.

Bruscon est tyrannique, misanthrope et misogyne jusqu’à la moelle. « Quand elle parle, on remarque que son père était maçon » dit-il de sa femme et partenaire de jeu. Mais il a beau la fustiger, Bruscon tient la scène dans un presque monologue, sans jamais la quitter de peur de la laisser à de plus médiocres que lui. Bruscon est un acteur sans possibilité de jouer et qui pourtant ne se voit pas faire autre chose que de tenir cette scène, aussi mal en point, sale et décrépie soit-elle.

L’affiche est à l’image du spectacle. Tout est empêché, tout brûle par la médiocrité du lieu dans lequel doit se produire la troupe familiale. Mais le texte de Thomas Bernhard n’est pas non plus dénué d’humour noir et quelques rires fusent durant la représentation.

La scénographie de Christophe Perton et Barbara Creutz est une reproduction du décor du théâtre qui interpelle. En effet, la mise en abîme fait que le spectateur ne sait plus très bien à quelle distance il se trouve des acteurs et du jeu.

Par ailleurs, j’ai été scotché par le jeune Jules Pélissier tout à fait étonnant dans son rôle presque muet mais pourtant éblouissant de fils. Tatouages, short baggy et cheveux blonds oxydés : un « anti-talent » pour son père. Pourtant par sa présence tout en souplesse, ses micro-expressions de visage et la grâce de ses mouvements, il réussit à donner une épaisseur et une intensité à son personnage. Il a quelque chose de l’évasion dans le regard qui ne tient qu’à son talent. Ce jeune-là est touchant dans son désir silencieux de s’échapper de l’enfer paternel.

En définitive, c’est une pièce qui fait son chemin après qu’on a quitté le théâtre. Il est vrai aussi que le rôle de Bruscon est si bien interprété par André Marcon qu’on ne se rend pas compte de de tous les écueils qu’il a su éviter pour ne pas rendre son personnage tout à fait détestable!
17 janv. 2019
7,5/10
5 0
Bruscon, c’est un comédien d’Etat du théâtre d’Etat ! Un Monument du spectacle vivant je vous dis !

Mais c’est aussi la quintessence du modèle pénible de comédien : à la fois égoïste et vantard avec une belle dose de mégalomanie et misogyne à souhait. Oui il cumule toutes ces ‘qualités’ ! Quel beau spécimen !

Le grand Bruscon donc, est en tournée pour sa pièce (évidement écrite, mise en scène et jouée par lui-même) avec sa troupe familiale : madame, son épouse qui tousse beaucoup trop à son goût, son fils et sa fille. Il arrive donc dans un patelin (oui 290 habitants, c’est un patelin !) et commence directement par passer en revue tous les défauts de la salle.

L’auteur Thomas Bernhard se lâche dans cette pièce de 1984 où il montre les différentes facettes d’un comédien assez particulier. Il faut l’entendre et le voir pendant presque 2 heures récriminer sur tout ce qui l’entoure, y compris sa propre famille (mais comment font-ils pour vivre avec lui ???).

Il éructe, il vitupère, il grommelle, il vilipende, il s’agace, il ordonne avec une mauvaise foi évidente et tout ce qui passe à portée de son attention passe à la moulinette et nous rions régulièrement suite à des sorties particulièrement savoureuses ou odieuses.

Pour tenir la cadence, il fallait un grand comédien et André Marcon est juste parfait dans ce rôle. Il est entouré par une famille magnifique qui a certes peu de dialogue mais dont la présence est nécessaire pour donner tout son piquant au texte.

Le décor en miroir de la salle du Dejazet est séduisant et donne au spectateur la sensation d’être une petite souris sur scène tout près du comédien. La mise en scène de Christophe Perton est parfaite pour continuer ce sentiment d’immersion au sein des considérations de Bruscon.