Critiques pour l'événement La Visite de la vieille dame
20 févr. 2016
8/10
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C'est rare de pouvoir l'écrire, mais je suis devenue fan d'un metteur en scène de théâtre. Il s'appelle Omar Porras. La visite de la vieille dame est je pense le cinquième spectacle que je vois de lui.

Un air d’accordéon. Une annonce ferroviaire. Un train passe, repasse, et revient encore. Une idée toute simple rend la chose presque réelle. Omar Porras est un metteur en scène très inventif qui stimule l’imagination du spectateur.

Aucun train ne s’arrête plus ici depuis belle lurette. La ville qui a connu Goethe et Brahms est au bord de la ruine. Alfred Hill (Philippe Gouin, qui était le narrateur dans Histoire du soldat) ne masque pas la réalité : on végète d’allocations … mais on sait qu’une milliardaire va venir. Elle s’appelle Clara Zahanassian et il l’a connue (aimée ?) il y a 45 ans.

On remarque que personne ne porte de chaussures. Sont-ils si pauvres ? L’huissier voudrait procéder à une saisie, mais peut-on saisir une ville entière ? Le curé a été confronté à Parque dans une vision d’épouvante.

Clara a le pouvoir de faire arrêter le train. Chacun rêve que maintenant tout va changer. Elle répond que certainement, elle les aidera. Le discours de bienvenu est enthousiaste. La vieille rétablit la vérité. Elle promet 100 milliards à condition que soit entrepris un procès en recherche de paternité car elle a dû quitter la bourgade sous les quolibets parce qu'elle était enceinte. Alfred tente de se dégager : il y a prescription, implore-t-il.
Les habitants refusent. Elle attendra. Les couronnes mortuaires tournoient comme sur un manège, celui de la vie sans doute. Alfred consent avoir fait une sale blague, mais j’étais jeune, je ne savais pas.

Tout aurait peut-être été différent s’il avait exprimé un regret. Au contraire de cela c’est un chant rock et gouailleur (parfaitement jubilatoire) qui célèbre par anticipation la fin supposée de la misère. Les dépenses se multiplient. Les vannes des crédits sont ouvertes. Toute la ville se chausse de souliers neufs jaune vif, la couleur de la trahison. Toute la ville va bientôt crouler sous les dettes.

On a beau se repaitre de dialectique conjuguant respect et amitié, se persuader qu’on ne doit pas craindre les hommes mais uniquement Dieu, Alfred sent que la ville le menace … ne voulant pas admettre que c’est sa conscience qui le tourmente.

La raison de votre crainte est en vous. Pour votre âme cette épreuve est positive.
Il n'empêche que notre bonhomme tente de se sauver au premier battement de la cloche de la trahison pour se mettre à l'abri dans la forêt. C'est que la faiblesse humaine est immense.
Clara (toujours brillamment interprétée par Omar Porras lui-même) se remarie pour la 8ème fois. Toute la clique parisienne assiste aux festivités. Et la ville entière de chanter les paroles de Cho Ka Ka O qui fut un grand succès d’Annie Cordy (1971) :
Dans l’île au soleil, dans l’île aux merveilles
Y a des oiseaux-fleurs (cui-cui), des dragons siffleurs (chi-chi)
Et tous les enfants, pour passer le temps
Chou pi tamtam des bambous, des bambous
Des toumbas en chantant cet air là
Un, deux, trois
{Refrain}
Cho Ka Ka O Cho chocolat

Le public a compris que la vengeance de la vieille dame n'aura pas de limite : tout est à moi. Avec ma puissance financière on s'offre la conscience à l'échelle mondiale.
Ce spectacle est une tragi-comédie extrêmement féroce, dont l'humour est cependant toujours présent. L'auteur, Friedrich Dürrenmatt démontre la versatilité des valeurs et des discours politiques. On comprend qu'Omar Porras se soit emparé de ce texte qui est devenu sa pièce signature. C'est la troisième fois qu'il la monte et elle lui a déjà valu une reconnaissance internationale.

Sa manière de travailler, en ayant recours à des masques (dont la réalisation est toujours parfaitement maitrisés par Fredy Porras), autorisant la cruauté comme la truculence, conjuguée à l'inventivité de sa mise en scène et à la qualité des acteurs en fait un des meilleurs spectacles du moment.

Il démontre parfaitement combien le masque nous libère dans le rire et dans la nécessité des pleurs. Le masque se glisse dans tous les drames avec le lyrisme du quotidien; il dessine une grande fresque de notre état grotesque et débusque l'effrayante ambivalence humaine.