Critiques pour l'événement La Tempête
23 févr. 2018
3/10
37
Une scène vide, un lit d'hôpital posé au milieu, triste. Le lever de rideau annonce la couleur : la pièce sera polaire.

Shakespeare, comme dit Victor Hugo est "un homme océan", un auteur qui renverse tout, une tempête sous un crâne. Prenons d’ailleurs le temps de la citation exacte : « Il y a des hommes océans en effet. Ces ondes, ce flux et ce reflux, ce va-et-vient terrible, ce bruit de tous les souffles […] cet insondable, tout cela peut être dans un esprit, et alors cet esprit s'appelle génie, et vous avez Shakespeare, et c'est la même chose de regarder ces âmes ou de regarder l'océan. » (Victor Hugo, William Shakespeare, II). Et moi de penser : quoi de mieux pour cet univers que la troupe de la Comédie Française ! Détrompez-vous : Ô comme nous en sommes loin de cette tempête !

Histoire de pouvoir, de destitution puis de pardon, de renoncement à la vengeance et enfin d'amour… Mais tout ici se perd dans des arguties faussement intellectuelles, des effets d’intériorisation prétentieux… Quelle cuistrerie ! Et le public dans tout ça ?! Tout est étouffé, rien ne s'anime dans la lumière bleue hivernale de cette île hôpital ! Cette pièce n’est déjà pas au demeurant la pièce de Shakespeare la plus accessible et cette mise en scène, à mon sens, ne fait que brider le talent immense des acteurs du Français Plus de Vuillermoz tonitruant, de Bagdassarian lumineux, de Sandre caméléon, de Lavernhe étoile montante mais des hommes en pyjama ou en costume (sans parler de Loïc Corbery toujours cantonné à ses rôles de jeune premier et d’amoureux transi. Cela finit par lasser un peu, on n’entre plus au Français avec un emploi défini de valet, soubrette, tragédien, comédien etc. Il serait intéressant de voir Loïc Corbery dans un autre registre). Rien dans la mise en scène de Robert Carsen n’aide à s’accrocher, à expliciter le propos de Shakespeare. Une mise en scène qui déconstruit la pièce, quel ennui ! Ajoutons à cela, l’utilisation des écrans pour faire apparaître les déesses grecques et c’est la tartine contemporaine de trop.

Je n'ai vraiment pas réussi à lire, à décoder l'histoire racontée par cette mise en scène. Le seul immense dans la tempête c'est Hervé Pierre : quel jeu, quel sens de la comédie- le trio des trois alcooliques interprétés par Stéphane Varupenne, Jérôme Pouly et Hervé Pierre est le seul élément vraiment réjouissant dans ce naufrage. Tout le reste est passé comme un mauvais rêve.
28 janv. 2018
3/10
27
Pour écrire cette critique j’ai attendu l'inspiration mais elle n'est pas venue.
Pendant la pièce j'ai attendu le déclic mais il n'est pas venu.
5 janv. 2018
3/10
77
Robert Carsen est un nom connu pour tout amateur de comédies musicales. Ses mises en scène colorées et pleines d'entrain déchaînent l'enthousiasme d'un public friand de féerie. Lorsque son nom a émergé du chapeau magique d'Éric Ruf, l'excitation était à son comble. Comment ! Carsen mettant en scène La Tempête de Shakespeare, bijou baroque et extravagant ? Chic !

Que nenni ! Son parti pris est radical et profondément déconcertant : exit les couleurs chatoyantes et bonjour les cinquantes nuances de gris ! Privilégiant une approche intériorisée de la pièce, Carsen va jusqu'au bout de son idée mais nous laisse au bord de la route. On regarde souvent sa montre, faute d'incarnation, de chaleur, de flamboyance.

D'emblée, tout est dit. Prospero siège dans un lit d'hôpital et semble se réveiller d'un long coma. Des toiles grises tendues constituent le décor. Plutôt aride. On comprend rapidement que cette tempête va se déchaîner à l'intérieur de l'esprit du magicien destitué de son titre de duc de Milan. Carsen navigue donc à contre-courant de l'idée qu'on se fait de la pièce et propose une représentation toute mentale et, avouons-le, trop sèche pour être percutante. L'exercice s'avère trop périlleux pour Carsen, qui par ce choix d'une élégance minimaliste et monochrome, surprend un peu trop brutalement son public.

Féerie en sourdine
Cependant, cette esthétique d'une prison mentale est menée avec cohérence et intelligence. Carsen va jusqu'au bout de son idée. Simplement, on s'attendait à un feu d'artifice au vu d'une telle pièce. L'ensemble est d'un sinistre trop effrayant pour la tonalité générale. En noircissant à outrance Shakespeare, le metteur en scène semble avoir oublié la démesure propre à l'Anglais. On retrouve, avec bonheur, cette hybris lors de la réunion des trois alcooliques fêtards : Caliban, l'esprit sauvage incarné avec brio par Stéphane Varupenne, à la force tellurique ; Stephano et Trinculo deux bouffons respectivement incarnés par un Jérôme Pouly et un Hervé Pierre au sommet de leur forme comique ! Leur apparition apporte une légèreté bienvenue et salvatrice.

Si Carsen ménage un peu trop ses effets, quelques scènes éblouissent par l'enchantement qu'elles suscitent à l'instar de cette vidéo en noir et blanc (décidément) célébrant l'hymen de Mirando et Ferdinand par un trio de déesses élégamment interprété par la superbe Elsa Lepoivre. Ou bien encore les facéties d'Ariel, l'esprit de l'air, qui déchaîne les éléments avec une voix amplifiée et des ombres effrayantes. Ce magicien de pacotille se retrouve incarné sous les traits graciles et enfantins d'un Christophe Montenez tout en délicatesse. Ici, Carsen nous prouve qu'effectivement pas besoin d'effusion pour engendrer l'illusion théâtrale.

Michel Vuillermoz, lui, est d'une autorité implacable. Sa souffrance est perceptible, sa dignité d'homme bafoué aussi. Serge Bagdassarian jubile en odieux personnage manipulateur. On retrouve la Georgia Scalliet des débuts, à la voix traînante et aux accents trop mièvres. Son jeu sonne faux mais le rôle d'une vierge de quinze ans qui s'ouvre au désir est compliqué à tenir...

Robert Carsen a-t-il été impressionné par les enjeux de la maison de Molière et s'est-il bridé de lui-même ? Si sa vision psychanalytique de la pièce souligne avec pertinence la folie et la paranoïa de Prospero, la gravité de l'ensemble plombe l'ambiance.
30 déc. 2017
3/10
23
L’annonce a fait l’effet d’une tornade au sein du Français : le célèbre Robert Carsen viendra mettre en scène un Shakespeare salle Richelieu. Décidément, la deuxième saison d’Eric Ruf fait de belles promesses… qu’elle ne parvient pas à tenir. Sur le papier pourtant, les photos sont belles, imposantes, presque sculpturales ; ça aurait dû me mettre la puce à l’oreille, car ce ne sont pas les premiers adjectifs que j’associe à Shakespeare. Il n’est pas de ces auteurs à qui la fixité et le dépouillement siéent bien. Dommage, car c’est le choix qu’a fait Carsen en montant un spectacle à l’image froide, sans vigueur, presque éteint.

Prospero, anciennement duc de Milan, a été victime du goût du pouvoir de son frère, Antonio : avec l’aide d’Alonso, roi de Naples, il l’a fait jeter à la mer avec sa fille Miranda et ils se sont échoués sur une île dont Prospero est devenu le maître, avec l’aide de son fidèle esprit, Ariel. Cependant, Prospero prépare sa vengeance, et profite du voyage de la cour de Naples aux abords de l’île pour provoquer une tempête qui fait échouer tous les personnages sur son domaine. Il tient alors sa vengeance, et passera le reste de la pièce à se jouer des naufragés.

L’histoire n’est pas des plus simples, et la mise en scène met bien peu de choses en oeuvre pour nous aider à l’apprivoiser. En réalité, j’ai rapidement peiné à suivre l’action tant le sens du texte lui-même semblait échapper aux comédiens. C’est à se demander quelle idée Carsen souhaitait réellement mettre en valeur, comme s’il avait fait le choix de cette scénographie avant même d’étudier le texte de Shakespeare, tant elle semble décorrélée de la partition. On notera même des petits contresens, ou des absurdités, dans la scénographie de Carsen : à vouloir absolument rester dans sa scéno toute en noir et blanc, il va jusqu’à représenter Iris, la déesse de l’arc-en-ciel, et Cérès, la déesse de la moisson, associée à l’été, dans ces couleurs fades et qui ne semblent pas vraiment de mise.

Sur scène, un plateau presque nu et des murs blancs évoquent tout d’abord une atmosphère d’hôpital. A plusieurs reprises lors du spectacle, des vidéos seront projetées en fond de scène : utiles au début pour présenter les personnages, elles deviennent un peu lassantes lorsqu’elles ne représentent plus que la mer qui s’agite. Robert Carsen dit avoir voulu représenter l’espace mental de Prospero, et que pour cela, le dépouillement le plus pur s’imposait. De manière générale, cette mise en scène a quelque chose d’assez majestueux et, il faut bien le reconnaître, d’un peu pédant. L’idée du mur blanc pour laisser parler l’imaginaire de chacun, c’est du déjà vu avec Le Songe de Mayette il y a quelques années – à croire que Shakespeare laisse les metteurs en scène de la Maison bien désarmés.

Dans le texte pourtant, on retrouve cette profusion propre à Shakespeare : entre les scènes sérieuses liées directement à Prospero et qui portent probablement cette Tempête – mais je ne le saurais pas avec cette mise en scène, car j’y ai finalement compris peu de choses, on retrouve des scènes plus légères de comédies pures censées faire rire le public. Autant dire que c’était le calme plat dans la salle Richelieu. On aimerait redécouvrir l’amour, le désir pur, et le fantasme avec les jeunes amoureux, totalement étrangers à ce qui se passe autour d’eux, et dont le monde semble se réduire à leur couple. Mais aucune émotion à l’horizon. On aimerait, enfin, à travers le merveilleux personnage d’Ariel, retrouver la féérie propre à Shakespeare, ce brin de folie qui agite souvent ses pièces. Mais Christophe Montenez reste lisse comme de l’eau en bouteille.

Il faut dire que la mise en scène brime les comédiens qui doivent dire un texte en décalage avec leur environnement. Résultat, la plupart d’entre eux semblent en pilotage automatique. Bon, comme ce sont les Comédiens Français, ce n’est pas un jeu faux, mais pour qui les voit souvent – ce qui est mon cas – on reconnaît rapidement les facilités. A commencer par Michel Vuillermoz, qui joue de sa voix et de ses expressions sans direction claire et qui nous perd rapidement dans ses monologues. Gilles David, élément comique de la garde, rappelle un peu l’oncle Vésinet qu’il incarnait dans Le Chapeau de paille d’Italie. Seul Stéphane Varupenne parvient à tirer son épingle du jeu ; seulement, entouré de toute cette froideur, le comédien ne provoque que quelques rires parsemés ici ou là.