Critiques pour l'événement Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée
8 févr. 2019
7,5/10
1 0
« Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée » d’Alfred de Musset mise en scène au studio de la Comédie Française par Laurent Delvert est un petit lever de rideau bien sympathique.

Un proverbe joué tout en fraîcheur par Jennifer Decker, agrémenté d’une série de va-et-vient menés par un Christian Gonon déterminé à faire valoir son amour.

Dans un décor dépouillé de Philippine Ordinaire, en forme de ring, pour cette joute verbale, la Marquise est dans son atelier où elle modèle de ses mains de la glaise par une après-midi froide et pluvieuse ; où le poêle et le voilage en seront témoins.
C’est son jour de réception, jour de sacrifice aux rituels mondains ; mais semble-t-il, il n’y aura qu’un seul visiteur : le Comte.
Tout porterait à croire que telle a été sa volonté…

D’un rang plus élevé que le Comte, la Marquise s’amuse des ses atermoiements qui par des chemins détournés essaye de lui avouer son amour. Elle le provoquera jusqu’à ce qu’il ose enfin se déclarer.
De faux départ en faux départ de ce Comte maladroit, la Marquise aux yeux rieurs glissera avec volupté ses doigts sur la glaise qu’elle façonne au gré des déclarations de ce Comte éperdu d’amour pour elle. Une montée des désirs autour de cette porte qui s’ouvre et qui se ferme.
Nous assistons dans cette joute, ce jeu, à une confrontation de deux univers.
Le comte aux multiples maîtresses, mais fortuné, voit dans les yeux de cette Marquise un amour qu’il veut marier.
Pour cette Marquise, veuve, prête à faire un pas en arrière, c’est l’opportunité de reconstruire sa vie, n’oublions pas qu’elle a dépassé la trentaine…

Dans une mise en scène fluide, sobre Laurent Delvert laisse place à l’intimité de nos deux héros et à la subtilité, la grâce du jeu de Jennifer Decker où sa sensualité s’exprime par le langage de ses mains, de son corps face à Christian Gonon, tout en retenu, à la recherche du bon mot pour exprimer tout son amour. Un jeu à l’émotion palpable pour un homme gauche mais déterminé.

C’est une bonne idée que d’avoir monté cette pièce dans un univers contemporain, loin de ces langages aux costumes qui dans le cas présent pourraient être pesants : les déclarations d’amour ne sont-elles pas intemporelles ?
La sobriété de ceux de Christian Lacroix laisse toute notre attention aux échanges de ces deux amoureux, amoureux de la vie.

La Marquise ne cesse d’invoquer le bal qui doit clore son jour de visite, eh bien c’est dans une valse, en préliminaire, que nos deux tourtereaux s’uniront pour un futur que nous leur souhaitons des plus heureux.

Une porte ne doit-elle pas être ouverte ou fermée ?
Dans le cas présent la Marquise aura pour réponse à son futur : « Oh fermez cette porte, cette chambre ne sera plus habitable. »
22 janv. 2019
8/10
21 0
Un homme, une femme !

Qui se cherchent, se perdent, se retrouvent, se repoussent et s'attirent ... se cachent puis se dévoilent, se désirent et se fuient.
C'est à un duel galant, un ballet fiévreux et complexe que nous convie Musset, qui nous invite à vaincre nos inhibitions.
C'est finalement elle, en prenant l'initiative, qui les conduira à ce fragile équilibre du couple ...

Un texte fort et incroyablement juste et moderne, qui regorge de pépites.

Encore un très joli moment comme sait si bien en proposer le Studio Théâtre !
15 avr. 2017
6/10
21 0
Le texte est bien sûr de bonne qualité et sa modernité est indéniable.

Je crois d'ailleurs que c'est la modernité de cette marquise implacable, presque inhumaine à l'image de la femme moderne qui m'a fait que je n'ai pas accroché.

La pièce est très courte (45 min pour ce tarif on se rapproche du vol) et la fin précipitée.
8 avr. 2017
7/10
16 0
Porte sur cour

Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée est l’occasion de redécouvrir un genre théâtrale oublié, le proverbe, pièce courte, souvent improvisée, qui, en guise de moralité, se termine sur un proverbe.

Le proverbe qui nous est donné au studio théâtre est une conversation spirituelle et romantique, entre une marquise et un comte qui n’osent s’avouer ouvertement qu’ils s’aiment et s’amusent dans les faux semblants de la langue française... Bien sur il m'est impossible de vous dévoiler la chute, cela serait trahir ce proverbe.

C’est divertissant, humoristique, l’occasion de passer un bon moment.
3 avr. 2017
4/10
55 0
Voilà une pièce que je connais assez bien, et que j’aurais pu prendre beaucoup de plaisir à redécouvrir. Je l’ai vue plusieurs fois il y a plus de 5 ans maintenant, dans une mise en scène de Jean-Marie Besset au théâtre de l’Oeuvre. Le spectacle s’ouvrait sur un Musset, qui était suivi d’une pièce de Besset, Je ne veux pas me marier. Entre les deux pièces, les comparaisons affluaient : si le style était différent, les intentions, les sentiments, les tournures humaines étaient d’une proximité incroyable. J’aurais aimé retrouver ce soir la douceur et la poésie de cette courte pièce de Musset. Mais j’en sors les oreilles écorchées.

Musset nous entraîne dans un badinage galant : un Comte se rend chez une Marquise et lui fait la cour. Lorsqu’il lui déclare qu’il l’aime et ne pense qu’à elle depuis plus d’une année, elle se contente de lui rire au nez, se moquant de sa manière de faire la cour, si conventionnelle. A plusieurs reprises, le Comte, blessé, feint de partir mais chaque fois elle l’en empêche in extremis et les compliments, les flatteries, les déclarations reprennent, jusqu’à ce que la vérité éclate dans une fin toute en poésie.

C’est d’autant plus dur d’assister à la destruction d’un texte lorsque celui-ci est sublime. Mais ici, pas de quartier. A nouveau, Jennifer Decker produit ce que je redoutais le plus : incapable d’incarner la moindre émotion, elle surjoue tout au long du spectacle – ce qui est bien dommage puisqu’elle représente 50% de la distribution, et pratiquement 80% du texte. Incapable de s’accorder sur un style, elle tente tout : de la Marquise nunuche à la racaille vulgaire, j’aimerais pouvoir dire qu’elle cabotine mais cela sous-entendrait qu’elle a du métier. De son port jusqu’à ses répliques en passant par sa gestuelle, tout sonne faux, récité, appliqué.

Pauvre Musset. Et pauvre Christian Gonon. Incapable d’interpréter son rôle, elle va même jusqu’à écraser son partenaire de ses mouvements inutiles. Elle se regarde jouer et pas à un moment ne semble prendre conscience de lui… qui donne pourtant une jolie consistance à son personnage. On retrouve avec plaisir la poésie et la sensibilité de Musset, sa passion toute en finesse, ses évocations pleines de retenue. Je lui aurais souhaité une véritable partenaire… pour l’instant, je ne peux lui souhaiter que du courage.
2 avr. 2017
9/10
28 0
« Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée » est un proverbe en un acte écrit par Musset. Ce genre théâtral du 19e, dont Musset est le représentant le plus connu, est un format propre au théâtre de salon : une trame légère menant à une morale formulée par un proverbe. Sans le génie de Musset, c’eut pu être un badinage dans la veine de Crébillon Fils mais sous couvert d’une comédie de mœurs, c’est à une réflexion sur la recherche du véritable amour que nous invite Musset.

Lorsque le public s’installe, les comédiens sont déjà en scène : la marquise, Jennifer Decker, est en train de modeler une sculpture tandis que le comte se tient adossé à l’encadrement de la porte, à demi tourné vers les coulisses. Lorsque la salle s’éteint, une lampe descend sur scène comme un lever de rideau inversé.

Les deux protagonistes font partie du beau monde et commencent à se livrer au galant badinage des salons. Mais au lieu d’une joute de pouvoir façon « Liaisons dangereuses », s’engage très vite une exploration de l’amour et du rapport entre les deux sexes. Drapée dans son impertinence et son apparente arrogance, la marquise rentre en résistance contre l’aveu que semble vouloir lui faire ce comte et contre l’abandon que nécessiterait un amour vrai. Dans cette fougue à la George Sand, Jennifer Decker est lumineuse et fière, trouvant peut-être ici son premier grand rôle à la Comédie-Française. Car se ne sont pas deux jeunes premiers qui dialoguent sur cette scène, pas de Perdican ni de Camille mais au contraire deux personnages ayant déjà vécu l’amour, s’étant déjà peut-être tenus au bord du gouffre, prêts à se faire engloutir.

La nature de l’amour et de ses tourments, la peur de se découvrir à l’autre et d’être ridicule, choisir, sauter dans l’inconnu de la rencontre amoureuse… Voilà autant de thèmes qu’abordent cette comédie de mœurs et que les deux acteurs incarnent avec beaucoup d’humilité et de talent. La fragilité du comte joué par Christian Gonon face à cette comtesse, imprenable forteresse, invite le public à se remettre lui-même en question, d’accepter de se projeter fragile et démuni face à l’être aimé.

Le désir de se retrouver à deux, ce remède à la mélancolie vieux comme le monde et que l’on nomme amour, voilà en fait l’objet de ce savant trompe-l’œil. Interprété tout en finesse par deux acteurs en accord parfait et dans une mise en scène faisant entendre la modernité du texte…. C’est dire comme la comédie Française a encore frappé !
29 mars 2017
9/10
48 0
On connaît l'argument. Musset va nous le dire en romantique qu'il est, mais également avec sensualité et humour : il faut badiner avec l'amour !

Deux personnages sur la scène du Studio-théâtre de la Comédie Française.

Une marquise pour qui tout ne va pas si bien que ça, et un comte.

Une joute amoureuse s'engage.
Un affrontement étonnant et détonant entre deux êtres qui chacun de leur côté ont déjà été amoureux et même quant à elle mariée. (En l'occurrence, elle est veuve.)

C'est donc une vraie confrontation de deux personnages qui se mesurent l'un à l'autre, à l'aune de leur volonté, leur craintes et leur désir de s'engager sur la voie de l'amour.
De se ré-engager, devrais-je même écrire.

C'est un jeu d'échecs : chacun avance ses pions, prend des pièces et/ou en perd.

Le metteur en scène, Laurent Devert a choisi de s'affranchir de l'aspect temporel : ici pas de costumes d'époque.
Non. Ici, nous sommes dans le loft d'une artiste-sculpteur en jean tee-shirt, avec un visiteur en costume trois pièces.
Mais bien entendu, par ses éléments contemporains, nous serons confrontés à l'universalité du propos de Musset.

Laurent Devert, nous dit le dossier de presse, porte en lui cette pièce depuis fort longtemps. Il lui importait donc de montrer cette femme et cette homme qui « se cherchent », qui « se tournent autour », pour utiliser des expressions contemporaines.

C'est Jennifer Decker qui interprète Madame la Marquise. Aux pieds nus, certes, mais pas encore comtesse.

Elle nous attend dès l'entrée du public sur le plateau, à genou sur un puits de lumière, devant un tour de potier.
Elle a les mains dans la glaise, elle pétrit l'argile, elle caresse la terre. Pas besoin d'être grand psy pour mesurer la symbolique sensuelle de ses gestes.
Elle élabore avec précision et grande maîtrise une petite sculpture qui m'a fait penser à une Pieta. La comédienne a une autre corde à son arc, c'est évident !

Lui aussi est sur scène.
Christian Gonon, de dos, attend au lointain de la scène. Près de la fameuse porte.
La lanterne magique évoquée dans le texte est là, elle aussi. Une grosse ampoule projette de jolies et délicates ombres sur la scène.

Le jeu du chat et la souris aussi amoureux l'un que l'autre peut commencer.

Les deux comédiens excellent.
Nous sommes non seulement témoins de cet affrontement sentimental, mais nous en sommes pratiquement partie prenante, grâce à leur formidable justesse à dire et vivre les mots de l'auteur.

Ce qu'a dû demander le metteur en scène sur les regards est ici impressionnant.
Les deux se fixent très souvent les yeux dans les yeux, et c'est toute une palette d'expressions qui est ici proposée. Le texte, la gestuelle, certes, mais ces regards m'ont véritablement beaucoup ému et impressionné. Surtout, ne manquez pas de jeter des coups d'oeil répétés au comédien qui ne parle pas...

Travail sur la distance entre les deux personnages, également.
Tout est ici mil-li-mé-tré.
Le rapport distance des deux personnages / intensité de l'affrontement est vraiment calculé au millimètre. On se rapproche, on s'éloigne, on se frôle, on se sépare, tout est ici d'une grande précision.

Il faut noter également le capacité de Mme Decker et M. Gonon a restituer l'humour du texte.

(La façon qu'elle a de dire « Madame je vous aime » avec un accent d'un banlieusard du 9-3 est drôlissime ! )

En effet, la comédienne et le metteur en scène ont fait de cette marquise une jeune trentenaire tout en légèreté, en désinvolture. En irrésistible de drôlerie, par moment.

C'est le langage qui permettra le dénouement. C'est la parole, et elle seule, qui fera tomber les inhibitions et les réticences.
Une sorte de maïeutique amoureuse.

Le comte recouvre la Pieta de glaise d'un chiffon.
L'objet transitionnel de la marquise n'a plus de raison d'être.
Une marquise qui délaissera son t-shirt pour revêtir une somptueuse robe signée Christian Lacroix.
La chrysalide a mué.

La porte se refermera, mais sur une ouverture : celle des yeux et du cœur de ces deux-là...

Une nouvelle fois, j'ai assisté à un bien délicieux spectacle au Français.
Quelle saison !