Critiques pour l'événement Fuck America
24 août 2018
9/10
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Le migrant.
Celui qui est obligé de tout abandonner, de tout laisser derrière lui.
Celui qui va devoir franchir bien des frontières, et ce, en sens unique, sans espoir de retour.
Le migrant. Celui qui va devoir réapprendre à vivre.
Ailleurs.

Tel est le principal thème de cette pièce écrite en 1980 par Edgar Hilsenrath, qui la connaît bien, la migration forcée.

Et pour cause.

Lui aussi a dû émigrer, en raison du nazisme et de la Shoah. Lui, il a pu.
Son héros, Jakob Bronski, cet autre lui-même aura le même parcours.
Après s'être adressé sans succès au Consul général des Etats-Unis pour obtenir un visa, Bronski devra se cacher, et attendre la fin de la guerre pour arriver enfin à New-York.

Un signe avant-coureur du destin ne va pas le tromper longtemps : sur le pont supérieur du bateau qui va le débarquer à Manhattan, il ne pourra apercevoir la Statue de la Liberté, enveloppée qu'elle est ce jour-là dans une nappe de brouillard.

Il va nous raconter sa nouvelle vie.

Son apprentissage de sa nouvelle vie. Dans les années 50, à New-York.

Les petits jobs mal payés, les appartements plus ou moins salubres, la misère sexuelle, l'espoir, les doutes, les craintes, les déceptions...

Et puis surtout l'écriture.

Le héros Bronski entreprend la rédaction d'un roman au titre explicite : Le branleur...

L'écriture, cette de Hilsenrath, celle qui sauve, est acérée, sans concession aucune.
Les choses sont dites, sans fioritures, crûment. Il appelle un chat un chat, un sexe une bite.

Dans Fuck America, on ne tourne pas autour du pot : renaître à la vie est difficile, dans un pays où il faut s'approprier bien des codes plus ou moins absurdes.

Mais le ton est également très drôle.

Nous allons rire. Beaucoup.
Les deux Bronski (oui, il y en a deux : celui qui est sur scène, et son double qui se regarde, sorte de conscience qui « s'auto-analyse »), ces deux-là vont nous tirer bien des sourires !

Laurent Maindon, le metteur en scène, a choisi le plateau nu. Et il a bien fait.
Le texte est suffisamment fort, les personnages sont tellement bien construits, typés, pour s'affranchir de tout décor superflu.

Quelques accessoires, quelques costumes seulement seront utilisés, des projections video plus ou moins abstraites, des textes qui s'écrivent seront diffusées au lointain.

Nicolas Sansier est le Jakob Bronski qui se raconte.
Il sera tour à tour truculent, émouvant, gouailleur, combattif, désespéré. Il alternera les moments pudiques et impudiques.

Sa très large palette lui permet de camper ce personnage haut en couleurs, à la fois fort en gueule et timide.

Le comédien donne sans compter, il est véritablement ce juif exilé, déraciné.
L'autre Bronski est joué par Christophe Gravouil, dans une partition plus « stricte », plus réservée.
Le duo fonctionne à la perfection.

Tous les autres rôles sont interprétés de façon tout à fait convaincante par Ghyslain del Pino, Yann Josso (leur duo de loufiats pincés est jubilatoire), et Laurence Huby, elle aussi remarquable, notamment en misérable prostituée.

On l'aura compris, ce théâtre est de ceux qui interrogent finement et sans concession notre monde, un théâtre qui nous donne à réfléchir, notamment en remettant dans le contexte actuel un problème – hélas – universel : oui, des hommes et leur famille fuient, et parfois, souvent, au prix de tous les dangers.

Avec, comme un bonus, une phrase qui résonne terriblement à nos oreilles :

« Dans ce pays, un intellectuel ne peut pas devenir président ! ».
Vous avez dit « actualité » ?

Je vous recommande plus que vivement cette pièce, qui est donnée en diptyque avec « Asphalt jungle » de Sylvain Levey, par la même compagnie du théâtre du Rictus, toujours à la Manufacture des Abbesses.
Nous en reparlerons très bientôt.