Critiques pour l'événement Chaise
18 mars 2019
9/10
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Son nom est Bond. Edward Bond.
Le dramaturge britannique qui place ses personnages et par là même ses spectateurs au sein d'enjeux à la fois poétiques et politiques.
Le dramaturge qui a décidé de faire de son théâtre par le biais de ces deux enjeux-là une entreprise de la connaissance de soi.

Cette entreprise-là est manifeste dans cette pièce courte, « Chaise », écrite en 2005.
Avec une question essentielle. Peut-être la plus complexe de toutes les questions.
« Comment on devient un homme ? » demande Billy à Alice.

Nous sommes en 2077. Une société ultra-totalitaire, fasciste au dernier degré, dans laquelle empathie et compassion sont prohibées, et ce qui est interdit prend beaucoup plus de place sur la liste que ce qui est permis.

Un deux-pièce. Un luxe pour Miss Acromby, qui étant sensée vivre seule, ne devrait disposer que d'un studio. Elle n'est pas pourtant pas seule.

Voici vingt-six ans qu'elle est hors-là-loi.
Elle a en effet recueilli illégalement Billy, qui vit reclus avec elle, sans jamais être sorti.
Il passe son temps à dessiner, ses œuvres sont affichées sur les murs de l'appartement.

Un jour, par sa fenêtre, Alice remarque dans un soldat et sa prisonnière.
Par compassion, elle décide de descendre une chaise pour le soldat, ou la prisonnière, eux qui attendent un autobus depuis plus de trois heures.
Tous les éléments du drame sont en place.

Maryse Estier a choisi de mettre en scène cette pièce qui fut créée au festival d'Avignon en 2006 par Alain Françon, qu'elle connaît bien, puis qu'elle fut son assistante, notamment dans sa version de la pièce de Tourgueniev « Un mois à la campagne ».

Celle qui fut Académicienne-Metteure en scène à la Comédie-Française et qui avait monté la saison passée un magnifique dyptique « Lampedusa Beach/Snow » » à la Comédie de Genève a donc voulu porter sur scène la noire et nécessaire lucidité, l'éclairante désespérance d'Edward Bond.

Elle continue ainsi son parcours rigoureux consacré à interroger elle aussi les paradoxes humains, ceux qui nous placent tous autant que nous sommes devant un terrible miroir.
En ce sens, il était assez naturel que la rencontre avec Bond ait lieu.

Ici, elle nous confronte à une épure.
Une table, deux chaises qui se font face à face.
Une fenêtre matérialisée à jardin. Une porte à cour. Et c'est tout. Le texte, les comédiens se suffiront à eux-mêmes.
Il faut dire que le lieu se prête admirablement à la scénographie de la pièce. Le plateau, les murs en pierre du Théâtre de l'Opprimé confèrent une austérité qui se prête admirablement au propos de la pièce.

Tous les acteurs sont en combinaison noire impersonnelle. Excepté Billy, le seul dont les chaussettes, le short et le sweat-shirt font émerger un semblant de reste d'humanité.

La direction d'acteurs de Melle Estier est à la fois stricte et précise, totalement maîtrisée. Il règne un sentiment d'évidence à voir évoluer les personnages au sein des deux lieux de la pièce.

Pierre Ostoya Magnin est un Billy impressionnant.
Le comédien confère à son personnage une étonnante dimension double. Il est ce jeune homme qui n'a pas pu grandir, candide, bon, enfantin, et il incarne également la plus grande des fureurs, des colères. Son Billy m'a beaucoup ému. La scène au cours de laquelle il casse ses crayons pour les reprendre par la suite est un très beau moment de théâtre.

Laurence Côte est Alice. Un rôle difficile, tout en retenue, qui demande de trouver la juste place du curseur. Le duo fonctionne parfaitement, les relations établies entre les deux personnages sont totalement crédibles, leur couple improbable mais tellement réel et attachant nous touche beaucoup.

Maxime Pambet joue le soldat avec un bel engagement et Emmanuelle Reymond est une « assistante antisociale » glaçante au possible, une enquêtrice qui va précipiter le dramatique dénouement.

Je regrette donc, vicissitudes de l'agenda obligent, de n'avoir pas pu assister bien plus tôt à la représentation de cette pièce.
C'est une bien belle entreprise théâtrale, totalement aboutie, sans concession, qui parvient parfaitement à transcrire l'univers et le propos d'Edward Bond.

J'espère vivement que cette production sera reprise ici ou là.
Je vous tiendrai évidemment au courant.