Critiques pour l'événement Caspar Western Friedrich
17 févr. 2016
8/10
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Philippe Quesne a levé le voile sur sa dernière création qui mêle étroitement deux univers que tout semble opposer : celui du western et celui de la peinture allemande romantique. Mais c’est de manière très habile qu’il célèbre ce mariage, dans une création d’images et de paysages embrumés où viennent s’échouer mélancolie et solitude. Prenant appui sur le tableau le plus connu du peintre Caspar David Friedrich, une huile de 1818 nommée Le voyageur contemplant une mer de nuage, sur laquelle on trouve la silhouette d’un homme, de dos, debout sur un rocher au premier plan, observant la mer tourmentée à ses pieds dans un paysage brumeux, le patron des Amandiers livre une commande convaincante à Mathias Lilienthal, le directeur des Kammerspiele de Münich.

Lorsque le spectacle débute, nous avons l’impression de nous trouver au cinéma : la salle est plongée dans le noir et un générique défile sur l’écran tandis que des cow-boys prennent place autour du feu, juchés sur d’imposantes pierres grises dignes des plus beaux paysages du Far West. Après quelques chansons partagées à la lueur des flammes, l’un d’eux se voit remettre avec humour pour son anniversaire un sweat-shirt à capuche, à l’effigie du célèbre tableau. Contemplant ainsi l’abîme de son existence et se tournant vers un avenir incertain, voire brumeux, il se laisse aller à l’évasion lorsque le rideau se lève pour céder la place à un atelier, le futur Caspar Western Friedrich Museum. Feu de camp factice, faux rochers de carton-pâte... il est indéniable que tout apparaît comme étant limpide dans cette parfaite illusion théâtrale dans laquelle nous glissons doucement, comme cet acteur qui fera, dans un simple slip noir, quelques traversées du plateau souillé par la pluie, à plat ventre, afin de sauver quelques éléments de décor.

Quel bonheur également de réentendre à la guitare, entre autres morceaux savoureux, Mysteries de Beth Gibbons et Rustin Man qui clôturera cette proposition scénique en effet pleine de mystères. Philippe Quesne emprunte les mots d’Hölderlin, de Rilke, Goethe et même Verlaine, mais avec parcimonie tant le pouvoir est donné au visuel. Tout en travaillant sur leur projet commun mais quelque peu illusoire de musée, les acteurs vont se raconter dans cet espace ouvert sur la création. Devenant peintres de leurs souvenirs et de leur existence, ils nous plongent dans un univers poétique et romantique où l’art devient le matériau idéal d’un imaginaire créatif. Notons la douce rêverie suggérée par une fine couche de neige tombant des cintres ou ces aurores boréales pluvieuses dont les jeux de lumière raffinés nous invitent à la contemplation et à la méditation.

Nous assistons à un spectacle déroutant mais qui demande sans aucun doute d’être porté à maturité par la digestion des images créées sur le plateau. L’espace de rêverie fabriqué de toute pièce permet au temps de s’étirer, parfois un peu trop, et à chacun de devenir le peintre de sa propre nature. Même si l’ensemble manque légèrement de consistance, l’évasion par la beauté des paysages évoqués suffit à nous faire passer un bon moment dans la brume d’une rêverie salutaire, ni transcendant ni indispensable mais plaisant et fort sympathique. Une expérience à vivre ou plutôt à ressentir, où les images surplombent les mots, ici revus à l’économie.