Critiques pour l'événement Anna Politkovskaïa
22 nov. 2018
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7 octobre 2006.
Anna Politkovskaïa est découverte morte, assassinée dans sa cage d'escalier, rue Lesnaïa à Moscou.

A ses côtés, un pistolet Makarov 9 mm, et quatre douilles.

Mme Politkovskaïa était journaliste au quotidien Novaïa Gazetta, tiré à 550.000 exemplaires.

Elle avait couvert notamment le conflit en Tchétchénie, en défendant les victimes du conflit et en critiquant ouvertement le régime de Vladimir Poutine.

Elle a révélé et dénoncé les exactions perpétrées par le FSB, les services spéciaux russes, héritiers du KGB soviétique, en Ingouchie : les enlèvements, les vagues d'arrestations de civils, les emprisonnements arbitraires, les maltraitances et les actes de torture.

Elle a participé aux négociations lors de la prise d'otages du théâtre de la rue Melnikov en 2002, à Moscou.

A cette occasion, elle a montré que malgré que les preneurs d'otages eussent été neutralisés par du gaz, les membres du FSB les avaient abattus, inconscients, d'une balle dans la nuque.

Elle a montré également que le gaz russe avait fait cent-trente victimes parmi les huit cents spectateurs venus assister à la comédie musicale donnée dans ce théâtre, dont une jeune danseuse de treize âgée de treize ans.

Robert Bensimon a donc entrepris de nous poser une question fondamentale.
Cette question est simple : « Voulez-vous savoir ? »
Parce que comme il l'a écrit dans le texte de la pièce, « Il ne faudrait pas sous-estimer le temps où rien ne se dit ».

Nous allons assister à un spectacle théâtral.
Il ne s'agit en aucune façon d'une conférence, mais bien d'un moment dramaturgique où la poétique aura son importance.

C'est François Robin et son violoncelle qui débutent le spectacle. L'instrument installe immédiatement le climat de gravité .

Un climat pesant qui jamais ne quittera la scène du Déjazet.
Parce que le sujet n'est évidemment pas à la plaisanterie.

Il va s'agir, par le biais de la dramaturgie de raconter ce qui est arrivé, ce qui n'aurait jamais dû arriver, et qu'il ne faut surtout ni occulter, ni à fortiori oublier.

L'auteur-comédien, tout de noir vêtu, avec une étole rouge autour du cou, va quant à lui commencer par déposer au lointain un grand morceau de tissu écarlate.

La tache de couleur est très évocatrice et se passe de tout commentaire.

Puis, il enchaînera par une importante et longue adresse au public, abolissant totalement le quatrième mur. Il n'y a plus de distance entre le plateau et les fauteuils. Au cours de la pièce, il descendra d'ailleurs dans la salle.
Nous sommes tous embarqués dans la même barque mémorielle.

Puis, Pierre Carteret entrera en scène.
Lui, il va incarner le Lecteur français, celui qui a suivi la traduction des articles d'Anna Politkovskaïa.
Lui aussi reprendra les mêmes interrogations que l'auteur. Et puis, il dira ce que tous ou presque pensons « J'aurais tellement voulu vous rencontrer ! »

Et bien entendu, Corinne Thézier sera la journaliste.

Elle a chaussé les même petites lunettes ovales.
De sa voix grave, un peu éraillée, Melle Thézier rappellera tout le travail de celle qui a remporté de nombreux prix internationaux de journalisme.

Son jeu est à la fois sobre et grave. Elle révèle les faits, elle dit les choses, elle aussi nous renvoie à la problématique initiale énoncée par l'auteur : voulons-nous savoir, où préférons-nous nous voiler la face, et être ainsi asservis ?

C'est un spectacle intense, exigeant, qui peut parfois déranger. Un spectacle qui de plus ouvre une problématique universelle en matière de droits et devoirs d'informer et d'être informé. Le droit fondamental et inaliénable de savoir.

C'est un spectacle qui s'adresse à nos consciences qu'il interpelle, qu'il réveille.

J'aurais juste aimé qu'il nous fût rappelé que le 7 octobre 2006, date de l'assassinat d'Anna Politkovskaïa, Vladimir Poutine fêtait son anniversaire.
Il est en effet né un 7 octobre.
Je fais partie de ceux qui ne croient pas à ce genre de coïncidence.