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Argument

Argument
De Pascal Rambert
  • Théâtre de Gennevilliers
  • 41, avenue des Grésillons
  • 92230 Gennevilliers
Itinéraire
Billets de 7,00 à 24,00
Evénement plus programmé pour le moment
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Année 1871, la Commune organisait l’insurrection contre le gouvernement issu de l’Assemblée nationale qui venait d'être élue au suffrage universel et ébaucha pour Paris une sorte d’autogestion. Sur ce fond historique et à Javille, un bourg imaginaire de Normandie, l’auteur Pascal Rambert écrit l’histoire de Louis, figure du patriarche conservateur, d’Annabelle, son épouse atteinte sans doute d’une angine de poitrine et de leur fils Ignace.

Dans cette scène de ménage violente et ordinaire où, morte, la femme sort du tombeau pour prendre la parole et où l’enfant s’en remet à la lune, les tensions sont exacerbées. Il s’agit d’une sombre histoire de jalousie déclenchée par un médaillon suspect aux yeux du mari. Quant à Ignace, il se pourrait bien qu’il se mette à voler au-dessus de la lande avant de hululer tel un oiseau nocturne.

 

L’auteur a écrit cette pièce sur mesure pour les deux interprètes principaux: Marie-Sophie Ferdane et Laurent Poitrenaux, se laissant guider par leur personnalité.

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16 févr. 2016
9/10
51 0
Ceux qui l’aiment y reviendront.

Le « problème » avec RAMBERT c’est qu’il doit, avant toute chose, être lu.

Le « problème » avec RAMBERT c’est aussi que la musique de ces textes doit être « entendue ».

Last but not least, le problème avec les textes de RAMBERT c’est que ça n’est qu’une fois lus et entendus, qu’on peut enfin prendre (un immense) plaisir à les voir mis en scène.

Rambert n’est pas immédiatement accessible, il se découvre par strate : le spectateur béotien sent bien qu’il se passe, quelque chose, que cet homme nous parle mais on ne sait pas exactement de quoi, le spectateur devra ultérieurement opérer la synthèse du texte et de sa diction pour rétrospectivement gouter la représentation…et y retourner.

RAMBERT ne se donne pas, il est comme le psy qui lance des bribes de phrases à son patient qui les ruminera entre deux séances et n’en saisira l’évidence et la clarté que beaucoup plus tard.

Le problème est que la représentation théâtrale, pour être immédiatement goutée, exige un minimum de simultanéité de ces 3 éléments et que, dans le cas de Rambert, cela peut coincer : trop d’abondance tue le plaisir.

Et abondance il y a : un texte riche en référence littéraire, construit, à la poésie magnifique, aux litanies hypnotisantes, et aux incantation émouvantes.

Les tableaux scénographiques sont superbes, jeu de bruine et de brouillard, brillance de la pluie sur le sol, jeux de lumières précis qui collent au texte.

Les acteurs sont parfaits avec une mention spéciale à Marie Sophie FERDANNE et sa diction précise, nuancée, modulée et ronde.

Contrairement aux apparences ce n’est pas tant l’histoire de l’échec d’un couple qui se déchire sous les yeux d’un enfant que l’histoire de l’accouchement d’une révolution morte née: la commune ou le peuple se retourne vers l’ordre établi, d’une femme « qui lit trop » et subit les reproches sans fondement d’un homme déboussolé dans un monde qui lui échappe.

Bien sur la femme ne s’en remettra pas, l’homme non plus, quant au monde qui les entoure on sait qu’il finira de façon sanglante au mur des fédérés.

Mais il reviendra le temps des cerises et le texte de RAMBERT est là pour le rappeler à travers la renaissance de la nature qui fait engrais de la mort. Le cycle n’est pas achevé, la liberté, l’émancipation des pauvres, des faibles, des femmes se lèveront à nouveau et dans une admirable tirade Marie Sophie FERDANNE récite un appel incantatoire aux jeunes femmes à venir.

L’enfant spectateur de ces déchirements tant privés que politiques devra décider de l’avenir, on sait déjà qu’il tuera le père et que la république en naitra après un long hiver.

Mais Rambert n’est pas fait pour être abordé ex abrupto et ce samedi soir là, dans une salle à moitié vide nul doute que nombre spectateur sont restés en arrière, perplexes.

Les Happy few (dont je suis) en redemanderont, ils liront et reliront la pièce, retourneront la voir et éprouveront alors une grande jouissance de toute cette subtilité, cette beauté, cette vérité. Les autres, resteront sur place.
28 janv. 2016
8,5/10
76 0
Dans sa nouvelle création, écrite pour ses deux interprètes principaux Marie-Sophie Ferdane et Laurent Poitrenaux, Pascal Rambert raconte l’histoire de Louis, Annabelle et l’enfant Ignace à Javille, ville imaginaire de Normandie, sur la lande, près de la mer qui vient mourir au pied des falaises, sous la lune en cette année 1871 sous la France de la Restauration et de la Commune. Suite à la découverte d’un médaillon suspect, le face-à-face vire à la scène de ménage violente et tragique entre un mari jaloux et une épouse qui menace de se jeter en arrière dans le vide.

Dans leur affrontement, l’esprit conservateur de Louis s’oppose aux forces révolutionnaires d’Annabelle, une jeune femme qui lit et écrit, sorte d’Emma Bovary de la Commune. De son côté, l’enfant Ignace ne sait pas quoi faire devant la situation brutale dans laquelle s’enlise ses parents. Alors, il s’envole au-dessus de la lande après avoir été le témoin muet et distancié du déchirement entre Louis et Annabelle qui, une fois morte, sera ressuscité et viendra prendre la parole une fois sortie du tombeau, affirmant à son mari « ce que tes yeux voient est ce que tu as créé » avant de s’adresser aux filles futures, prenant la relève des œuvres de Louise Michel dont elle nourrissait ses lectures d’antan. « La mort est un théâtre, la mort est une scène où je me tiens » assure-t-elle et justement, il n’y a qu’au théâtre que l’on peut faire renaître les morts.

Dans une scénographie nébuleuse et pluvieuse signée Daniel Jeanneteau, renforcée par les lumières d’Yves Godin, se dessine une atmosphère envoûtante d’une beauté renversante. Sur le plateau nu mais détrempé par la pluie, laissant libre court à l’imaginaire et des costumes d’époque qui nourrissent un rêve éveillé et fantastique, quasi-magique, Laurent Poitrenaux, souvent de dos ou de profil, est magnifique. Son monologue sur la tombe est poignant et désespérant d’amour : « depuis que tu es morte, c’est moi qui suis enterré » avoue-t-il dans un souffle. Il fait face à Marie-Sophie Ferdane qui habite parfaitement son personnage. Leur duo est complété par la présence presque fantasmagorique de l’enfant Ignace, incarné en alternance par Nathan Aznar ou Anas Abidar.

Comme à son habitude, Pascal Rambert a fait un formidable travail sur les corps et son écriture est celle de la poésie et de la passion dans sa dimension la plus fascinante et la plus désespérée. Il abolit le temps dans un univers vaporeux auquel s’ajoutent trois passages dans le noir complet où seule la voix off de Denis Podalydès, sociétaire de la Comédie-Française, s’élève dans les airs. Les exceptionnels interprètes livrent une fascinante performance où le texte se suffit à lui-même et le plateau nu apparait comme l’écrin idéal pour ne pas dénaturer le poids des mots.

De sa pièce, Pascal Rambert confie que « Argument, ce sont les flèches empoisonnées, silencieuses que, adultes, nous enfonçons dans le corps de nos enfants ». Ces flèches nous transpercent le cœur dans un face-à-face éprouvant et vacillant, terreau d’une pièce tout en tension sur la passion comme seul il en a le secret.
24 janv. 2016
8/10
78 0
Un constat s’impose à la sortie d’Argument : Pascal Rambert sait mettre en scène le couple et ses failles comme personne. Après le coup de tonnerre bouleversant de Clôture de l’amour (on oubliera vite la parenthèse boursouflée de Répétition), le directeur du T2G récidive avec un jeu de massacre conjugal sous la Commune. Dans un écrin fantastique brumeux, Marie-Sophie Ferdane et Laurent Poitreneaux se déchirent comme des bêtes à coup de poignards verbaux.

La lande un soir d’averse. Des gouttes d’eau imprègnent l’herbe. Annabelle et Louis s’empoignent férocement. Suite à la découverte d’un médaillon, le riche manufacturier accuse sa femme d’adultère. Celle-ci menace de se jeter dans le vide. Le fameux argument semble en bout de course mais l’affrontement en est à ses prémices. Les flèches de la discorde sifflent aux oreilles du ménage : qui sortira vainqueur de cette lutte à mort ?

Contrairement à Clôture où un décor blanc chirurgical scalpait à vif les discordances d’Audrey et Stan, Rambert déréalise sa nouvelle pièce en privilégiant une ambiance gothique effrayante. Tout se passe dans une pénombre d’outre-tombe, les repères physiques s’estompent, les corps apparaissent flous. Les nouvelles diaboliques de Barbey, les tableaux angoissants de Friedrich ou les contes fantastiques de Poe nourrissent l’esthétique visuelle du spectacle. On nage constamment dans les limbes fantomatiques d’un entre-deux indéterminé : entre vie et mort, Enfer et Paradis, le petit village normand de Javille se transforme en Purgatoire.

Au bord du vide
Rambert aime les structures : Argument ne déroge pas à la règle. Trois actes composent en l’occurrence cette tragédie maritale. Dispute/Regret/Vengeance. Le couple/Louis/Annabelle. La mort de la jeune femme puis sa résurrection en Némésis prophétesse et féministe avant-gardiste trace la construction d’un monde hanté par la revanche et la vindicative. Pas d’apaisement chez Rambert, tout est sous haute-tension. Le désir d’ancrer historiquement la dispute sous la Commune amplifie les griefs des époux : Louis incarne le conservatisme bourgeois et misogyne tandis qu’Annabelle soutient les progressistes et encourage la débâcle. Au milieu, leur petit Ignace trône en soldat de la mort, victime silencieuse s’exprimant par des cris douloureux (on pense davantage à Flipper le dauphin qu’à des chouettes cependant… ) ou le son tonitruant d’un fusil et d’une trompette.

Couple sur la scène comme à la ville, Marie-Sophie Ferdane et Laurent Poitreneaux jouent sur le fil tendu et vertigineux de l’incompréhension. Excessifs, enragés, fielleux, ils accaparent le plateau avec une présence démoniaque. Poitreneaux a le rôle ingrat, celui de l’époux volage et brutal mais il réussit à tempérer ses ardeurs dans le deuxième acte élégiaque. Sa compagne, elle, exalte l’énergie d’une tigresse en cage depuis trop longtemps enfermée. Sa révolte (qui fait étrangement penser à la pièce éponyme de Villiers de L’Isle-Adam) progressive, son amour de la littérature (ce sera elle son véritable amant, le médaillon étant évidemment vide) émeuvent et font frissonner.

Au niveau purement textuel, Rambert n’échappe pas à ses tics de langage (parfois très agaçants). Pour ce cru 2016, on retrouve sa litanie interminable de listes en tout genre : insectes et fruits en tête. Sans oublier ses fameuses reprises anaphoriques qui martèlent le cerveau jusqu’au vertige. Pour le coup, même si ces défauts s’avèrent impossible à gommer, ils n’entravent pas la beauté de la situation, des échanges et de la direction d’acteurs.

La patte Rambert se double ici de l’art du conteur fantastique et crépusculaire : génial dans sa manie d’ausculter le couple, il revient en grâce par là où il s’avère le plus sensible et le plus percutant. Que cela continue.
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Notes détaillées (pour les plus courageux)
Texte
Jeu des acteurs
Emotions
Intérêt intellectuel
Mise en scène et décor